« Passion fatale », histoire d’un féminicide en Martinique au XVIIIe siècle.

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Pendant mon séjour de recherche à Warwick University, j’ai eu la chance d’accéder à des collections de journaux de la Caraïbe, c’est la raison pour laquelle je vais vous parler d’un article de presse qui m’a particulièrement marqué. Il serait rangé de nos jours dans la rubrique fait divers du France-Antilles ; il n’est ni plus ni moins que le récit d’un féminicide au XVIIIe siècle.

S’il a retenu mon attention, c’est parce qu’il a fait écho à un billet récent que j’avais lu sur la page Facebook des FEMEN qui analysait la manière dont sont traités les féminicides par les médias actuels. Le billet relève entre autres comment le langage employé dans les médias met l’accent sur le drame conjugal, le crime passionnel et surtout sur l’état dépressif du tueur quand il s’agit d’un homme alors que « les mots féminicide, violence, crime ne sont quasiment jamais employés dans ces contextes pourtant propices ».

Mais revenons-en à notre cas d’archives.

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C’est la Bermuda Gazette, and Weekly Advertiser (actuelles Bermudes) qui rapporte l’histoire dans son édition du 25 septembre 1784.

« On a reçu des nouvelles de Saint-Pierre, Martinique, qu’un incident tragique y avait eu lieu: Monsieur Pascal, un marchand honorable de la ville, ayant eu pendant quelque temps une relation avec une fille mestive* libre, se sentait très sensible à quelques infidélités qu’elle avait commises, et a été encore plus affecté quand elle a cessé de fréquenter sa maison et rejeté la poursuite de leur correspondance: quelque temps après qu’il eut tenté de regagner sa confiance par la persuasion, ce qui s’avéra inefficace, il fit feu avec un pistolet armé et tira à travers sa poitrine, elle tomba. Une fois fait, il tira un autre pistolet et tenta d’éteindre son propre cerveau, mais le coup ne partant pas, il coupa dangereusement sa gorge. Il fut immédiatement secouru et porté en prison où il est maintenant. La victime de cette fatale passion est encore en vie, mais sa guérison sans espoir ». La « fatale passion ». Est-ce de si loin que nous héritons ce vocabulaire qui euphémise le meurtre des femmes par leurs amants dans la presse ? Benoît Garnot, historien, explique que l’expression « crime passionnel » est née au XIXe siècle sous la plume des journalistes, mais bien entendu la réalité de ces crimes liés au sentiment amoureux et à l’idée d’honneur bafoué est bien plus ancienne.

Reste que si l’affaire a été relayée jusque dans les colonnes de la Bermuda Gazette, à quelques 2000 kilomètres du lieu du meurtre, c’est qu’elle a du faire grand scandale ! J’ai donc cherché dans les archives françaises si j’en trouvais des traces. C’est ainsi que j’ai retrouvé dans la série E des Archives nationales Outre-Mer le dossier d’un certain Élie Pascal. Il est référencé suite à sa demande (refusée) de renvoi en cassation d’un arrêt du conseil supérieur de Port-au-Prince à Saint-Domingue. Mais après les feuillets portant sur des « intérêts de commerce maritime » se glisse une lettre : celle du crime commis par Pascal Elie.

Écrite le 24 juillet 1784, la lettre des administrateurs de la colonie martiniquaise relate « le meurtre commis par le nommé Pascal, négociant, en la personne d’une mestive* esclave ». Avez-vous remarqué que la version diverge un peu de celle évoquée par la Bermuda Gazette ? La femme serait une esclave et non une femme libre. Un rapide tour dans les registres paroissiaux des personnes libres de Saint-Pierre confirme cette seconde version, puisque l’enterrement de la femme n’y paraît pas.

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 Le crime, lui, reste le même. L’homme, « né en Provence, vivait avec une mestive* esclave : l’ayant cru infidèle, après l’avoir querellée pendant deux ou trois jours, dans un accès de jalousie, s’est rendu chez elle, où il l’a appelé du dehors, comme l’invitant à faire la paix, cette fille n’a pas été plutôt rentrée dans la maison qu’il a tiré de sa poche deux pistolets de l’un il a percé le sein de cette fille qui vient d’en mourir après trois jours, de l’autre il s’est blessé le col ; mais cette arme n’ayant pas fait l’effet qu’il en attendait , il s’est servi d’un rasoir, qu’il avait dans sa poche et s’est coupé la gorge ». Comme dans 80% des cas au moins et sûrement plus, le meurtre est prémédité.

La lettre se poursuit pour expliquer les mesures prises sur le plan juridique.
« Cette affaire a fait beaucoup de bruit ; la justice s’est transportée sur-le-champ chez cette fille ; on s’est saisi du coupable qui a été porté à la geôle, décrété et condamné à la roue. (…) dans un cas aussi atroce où ce malheureux s’est joué dans ses réponses de tous les principes qui lient la société, et n’a été sensible qu’au déshonneur de sa femme et de ses enfants qui sont à Marseille, il nous a paru convenable que l’exemple suivît de près le délit ; en conséquence nous avons assemblé le Conseil extraordinairement à Saint-Pierre, (…) la sentence confirmée et le coupable exécuté ce soir même, nous nous flattons que la célérité que la justice a mise à cette exécution en imprimera aux scélérats de cette espèce ».

Cette même année 1784, en France, une autre affaire fait sensation. En Provence, le marquis d’Entrecasteaux commettait lui aussi un meurtre. Le 8 mai, dix semaines avant notre affaire, Angélique Pulchérie de Castellane Saint-Yves était retrouvée morte baignant dans son sang, la gorge tranchée à coup de rasoir, tuée par son époux épris d’une autre femme. Elle avait déjà réchappé à 2 tentatives d’empoisonnement.

Moins connu, mais tout aussi affreux, le cas de Madelaine Rouff retrouvée morte noyée à Montagny dans un ruisseau de la campagne le 25 mars 1784.  Probablement enceinte et pour ce motif, elle fut tuée par son amant Guairy qui lui asséna un coup de bâton et l’acheva en la noyant dans le ruisseau.

En France, les statistiques disent que tous les 2 à 3 jours une femme meurt tuée par son compagnon ou ex-compagnon. Comme le note la journaliste Titiou Lecoq dans un récent article sur le féminicide en 2017, les victimes sont de tous âges et de tous milieux, les meurtriers aussi. Souvent, comme pour notre esclave martiniquaise, c’est un drame de séparation. Les hommes «refusent à ces femmes leurs droits d’êtres humains libres. En cela, ils rejoignent les crimes de discrimination ».

Combien de femmes en 1784 sont mortes comme Angélique, Madeleine et cette Martiniquaise jamais nommée ?

Et vous, vous en connaissez des histoires de féminicides perpétués dans la Caraïbe au XVIIIe siècle ?


*métive ou mestive : le mot à la Martinique décrivait une personne métisse de seconde génération, issus d’un.e mulâtre.sse avec un.e blanc.he.

Archives
Bermuda Gazette, and Weekly Advertiser, St. George’s, Bermuda, Sept. 25, 1784, p. 4.
Dossier de Pascal Elie, négociant à Saint-Marc, à Saint-Domingue, contre les sieurs Cazes et Ferrand 1782/1784

Autres cas présentés
Sur le marquis d’Entrecasteaux, meurtrier d’Angélique.
Sur Madelaine Rouff, victime de Guairy.

Billets ou articles de presse
FEMEN, Le poids des mots, 17 juin 2017.
Titiou Lecoq,  en France, on meurt parce qu’on est une femme, 23 juin 2017.

En savoir plus
Benoît Garnot, Une histoire du crime passionnel. Mythe et archives, Paris, Belin, 2014.
Podcast : le crime passionnel dans “La Fabrique de l’Histoire” (XIXe-XXe siècles)


 

6 réflexions sur “« Passion fatale », histoire d’un féminicide en Martinique au XVIIIe siècle.

      1. Je fais de la généalogie depuis plus de 25 ans et j’ai moi aussi dans ma famille un féminicide. Vincine Marie Beauvue, ma grand-tante , née à saint-claude, guadeloupe le 19 juillet 1897 a été assassinée à coups de couteau par son mari qui était boucher à Pointe-à-Pitre en 1939. Je n’ai que le nom de famille du quidam qui se nomme Féréole et avec qui elle a eu au moins un fils Renéville dit Néné Féréole. Vincine MArie Beauvue, fille de mon arrière grand-mère Louise Siphax Coldy (1864-1949) et de Antoine Abel Beauvue (1870-?) a aussi été mariée à Urbain Hildevert Averne (1887-?) avec qui elle a eu deux enfants Claude Averne, décédé en 1960 et Raymonde Averne.

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