Un mot, une histoire : Chabin, Chabine

Tanlistwa, Jeune martiniquaise en costume local par Félix Rose-Rosette.

Temps de lecture : environ 10 minutes.
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Récemment, j’ai publié la couleur de l’autre : l’altérité au travers des mots dans les sociétés coloniales françaises..., un article dans lequel je m’intéresse à l’usage de mots stigmatisants aux XVII et XVIIIes siècles : nègre, mulâtre, sang-mêlé… Des mots qui font toujours sens dans notre société.  Il y a pourtant un vocable souvent employé aux Antilles de nos jours qui ne figure pas dans la liste étudiée : chabin, chabine*. Et pour cause, ce mot semble d’apparition beaucoup plus récente. Aujourd’hui, je vous parle des mots chabin, chabine qui, dans notre vocabulaire aux Antilles, fait référence à une personne claire de peau, mais dont les traits phénotypiques rappellent une personne noire.

Qu’est-ce qu’un chabin ou une chabine dans les Antilles ?

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Photo réalisée par Michelle Marshall pour le projet photographique MC1R

Quand on parle du chabin ou de la chabine aux Antilles, on fait habituellement référence à une personne claire de peau (avec ou sans les yeux clairs), mais dont les traits rappellent les personnes noires : forme du nez et des lèvres, et plus particulièrement type crépu des cheveux (souvent de couleur blonde ou rousse)… Comme l’a écrit Raphaël Confiant, chabin, chabine, appartiennent davantage aux descriptions de traits phénotypiques plutôt que raciaux. En effet, le vocabulaire hérité des XVIIe et XVIIIe siècles visait plutôt à l’expression du résultat perçu ou supposé de différentes générations de métissage entre Blancs et Noirs, notamment selon la nuance de la peau. Chabin et chabine correspondent surtout à des caractères phénotypiques particuliers ; Michel Leiris définit ainsi les chabins et chabines comme des « individus ayant la peau claire mais des traits africains, issus de deux parents antillais, et parfois aux yeux et cheveux clairs, des caractéristiques assez rares en raison du caractère récessif des gènes de couleurs européennes des yeux et des cheveux. » (p. 161) J’ai donc démarré la recherche en me demandant à quand remonte l’apparition de ces mots avec cette acception dans les sources historiques, car dans les sources des XVIIe et XVIIIe siècles et même au début du XIXe siècle, je ne les ai jamais vus employés. Pourtant, jusque dans les années 1833, les documents officiels (déclaration de naissance, mariage, acte notarié…) stigmatisaient les personnes non-blanches.

À quand remonte l’usage des mots chabin, chabine dans les Antilles ?

En consultant les ouvrages numérisés de la bibliothèque numérique Manioc, j’ai bien trouvé le mot chabin dans des ouvrages anciens, mais il faisait alors office de nom de famille. C’est le cas dans Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le vent (p. 152) de Moreau de Saint-Mery, publié en 1785 ou dans Histoire générale des Antilles d’Adrien Dessalles, publié en  1847, qui recense Henry et Charles Chabin dans une liste d’habitants non armés, parmi les premiers colons de l’île de Saint-Christophe (p. 425).

Pour l’instant, c’est en 1892 que j’ai trouvé  la mention la plus ancienne, qui pourrait correspondre à la définition actuelle de chabin pour une personne. Jacques Riquier, né le 25 janvier 1872 au Saint-Esprit, cultivateur, est surnommé Chabin dans sa fiche de matricule militaire faite en 1892. Néanmoins, la section de description physique de la fiche n’est pas complétée, impossible donc de vérifier si c’est bien son corps qui lui vaut ce surnom.

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De fait, ce surnom de chabin correspondrait assez à l’émergence du vocabulaire dans la littérature ! En effet 11 ans plus tôt, Edgar La Selve (né en Dordogne et qui semble arrivé à Haïti fin 1871) publiait en 1881 un ouvrage intitulé Le pays des nègres : voyage à Haiti, ancienne partie française de Saint-Domingue… ; il y relate les exécutions de partisans de Rigaud (probablement pendant la guerre des couteaux de 1799-1800) et évoque un assassin qui « racontait avec quelle dextérité il blanchissait les chabins » (p. 345). Difficile ici de savoir si chabin n’est pas employé comme synonyme de mulâtre, car c’est des affrontements entre Noirs et Mulâtres dont parle ce passage. Ensuite, en 1895, dans Trois ans à la Martinique, Louis Garaud parle lui aussi d’un chabin, mais il s’agit du nom d’un coq de combat (p. 94).

En revanche, aucun doute n’est permis dans l’emploi qu’en fait Lafcadio Hearn, qui a séjourné 2 ans à la Martinique à partir de 1887. Dans son livre Two Years in the French West Indies , publié en 1890, il décrit une population faite de « mulâtresse, capresse, griffe, quarteronne, métisse, chabine », repense aux « two chabines,—golden girls: the twin-sisters who sell silks and threads and foulards; always together, always wearing robes and kerchiefs of similar color,—so that you can never tell which is Lorrainie and which Édoualise. » et raconte les aventures de « Stéphane, nickmanem Ti Chabin, because of his bright hair ». Ses écrits sont traduits par la suite en français. On retrouve ainsi l’histoire de Ti Chabin « à cause de la couleur de ses cheveux » (p. 5) dans L’Antillaise. Petite revue littéraire et scientifique en 1904. Les éléments sur les jumelles sont repris dans Esquisses martiniquaises, en 1924, : « les deux chabines, les jeunes filles dorées, ce sont des jumelles qui vendent des soies, des fils et des foulards ; elles sont toujours ensemble , et portent toujours des robes et des mouchoirs de même couleur, de sorte qu’on ne peut jamais dite qui est Lorrainie et qui est Edoualise » (p. 41). La description de la population figure pour sa part dans Un voyage d’été aux tropiques, publié en 1932 (p. 63). 

Au XXe siècle, le chabin et la chabine se font plus présents dans la littérature. On  trouve ainsi mention du chabin, en 1907, dans les Oeuvres de Léon Belmont ; le narrateur est présenté à des personnes sous le nom de M. Châbin, ce qui n’est pas son vrai nom, et il semble qu’il considère cela comme une appellation vexante (p. 82). J. Tripot évoque pour sa part « un quarteron presque blanc, un chabin » (p. 47), dans Au pays de l’or, des forçats et des Peaux-Rouges : la Guyane…, en 1910. Puis  en 1927, J.F.L. Merlet décrit l’aîné des frères Fortinent « fils de blanc et de chabine (créole claire aux cheveux roux) » (p. 135), dans 13.904 : roman d’un forçat. En 1928, dans un dossier regroupant plusieurs affiches et tracts sur l’Affaire Galmot, un texte a été écrit pour être chanté sur l’air de la chanson Gadé chabine là (p. 5). Je ne résiste pas au plaisir de partager un lien vers le morceau que j’ai trouvé sur Youtube.

Côté chanson toujours,  on trouve aussi mention de Aïe, ça ki pas connaître, Bello chabin (p. 80) dans le livre sur Le carnaval de St-Pierre (Martinique)… de Victor Coridun, publié en 1930. L’explication de la chanson peut d’ailleurs être trouvée en 1935 dans Les Antilles filles de France… de Marthe Oulié, qui raconte l’anecdote du « restaurateur célèbre, et tout noir, Belo » et écrit que « Les plus clairs des mulâtres, on les appelait des « chabins » et même, tenez, soit dit en passant , les « chabines » avec leurs cheveux roux passaient pour les plus gaillardes… » (p. 55).

On trouve encore mention du chabin dans Cristalline Boisnoir ou les dangers du bal loulou, en 1929 ; Thérèse Herpin décrit « les Martiniquais de toutes les nuances de peau, depuis le neg’ – Guinée, (…) jusqu’au chabin à la crinière d’étoupe » dont la note précise qu’il s’agit d’un mulâtre blond (p. 33). En 1930, dans Galeries martiniquaises, Césaire Philémon observe « toute la gamme des couleurs : mulâtres, quarterons, capres, chabins, griffes calazazas, etc… » (p. 84), évoque « la chanson créole symbolisée par de jolies femmes, négresses à la peau satinée, cabresse à peau de sapotilles, chabines au teint orange… » (p. 263) et s’intéresse encore à « la gamme des tons qui rend le teint des noirs si difficile à reproduire. Elle va de la blanche carnation de la mulâtresse aux cheveux plats, au noir mat de la négresse à la toison épaisse et si parfaitement frisée, en passant par l’aigre blondeur de la chabine, la brune couleur de cannelle, tous les tons riches de bois précieux et la capresse couleur de sapotille » (p. 304). Enfin, en 1931,  dans Madinina « Reine des Antilles », William Dufougeré décrit la « chabine : Femme presque blanche dont les cheveux crépus sont jaunes. » (p. 129).

Dans les documents écrits, le mot chabin pour faire référence à certains créoles est employé à partir des années 1880, puis connaît un essor au XXe siècle. Jusque dans les années 30 au moins, le critère de la couleur des cheveux (blonds ou roux) semble indissociable de la définition du chabin ou de la chabine ; en cela, la définition de Michel Leiris en 1955 (et la nôtre encore aujourd’hui) est un peu moins restrictive, car la couleur des cheveux est un facteur possible, mais non indispensable pour caractériser un chabin ou une chabine. Pour autant, tout cela ne nous dit pas, d’où vient le terme.

Et le mot chabin, d’où ça vient  ?

Comme d’autres mots décrivant les Antillais (mulâtre, câpre), je me doutais que son origine serait à chercher dans le monde animalier. Le mot est mentionné dès 1803-1804 dans le Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle :

« Chabin, l’on appelle ainsi, dans quelques-unes de nos îles de l’Amérique, l’animal produit par l’accouplement du bouc et de la brebis, ; ce mulet a les formes de la mère et le poil du père. On le dit fécond, cependant l’on ne connoit point encore de race intermédiaire entre la chèvre et la brebis, ce qui ne manqueroit pas d’arriver si, comme on le prétend, le chabin avoir la puissance d’engendrer et de se multiplier » (p. 566).

En 1836, le Dictionnaire abrégé de l’Académie française, en fait une espèce de chèvre (p. 179). En 1843, dans Encyclopédie catholique, on peut lire que le chabin serait  « le produit prétendu de l’union du bouc et de la brebis » et la Chabine « (géographie ancienne) , une montagne de l’Arabie Heureuse, vers le nord-ouest »(p. 303). Il y a d’ailleurs toute une littérature autour la véracité de l’hybridité et des mécanismes de sélection des animaux. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille en particulier les Recherches sur l’hybridité animale…  (p. 551 et suivantes) de Paul Broca de 1860, quelques lignes de presse sur le Chabin dans Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire 8 juin 1869 ou encore l’article Chabin dans Le Rappel du 3 février 1889.

Quoi qu’il en soit, on peut trouver la vente de peau de mouton chabin dans le journal Le Progrès de la Côte-d’Or 26 juin 1873 et, dans le Compte rendu de l’Exposition universelle de Dijon de Charles Noellat  en 1859, on peut lire « cet industriel expose des peaux de moutons passées avec de la laine. Nous avons remarqué un chabin de voyage, des peaux de moutons rousses et blanches, des peaux passées en blancs… » (p. 120). Je me demande toujours ce qu’est un « chabin de voyage », peut-être une pièce de vêtement ?

Mais c’est la définition présentée par le glossaire du centre de la France de 1855 de Jaubert que j’ai trouvée la plus intéressante ! Jaubert définit le  chabin comme une laine frisée ou une laine longue et grossière, « du chabin » ou de la « laine chabine » (p. 218). Il explique que c’est aussi une espèce de fourrure ainsi nommée parce qu’elle entrait dans le costume des anciens échevins. Et surtout, il note que le « Chabin est aussi un surnom ou sobriquet par lequel on désigne une personne qui a les cheveux frisés ». Ainsi, Chabin était déjà un surnom donné dans le centre de la France au XIXe siècle. En 1875, cette définition quelque peu modifiée fut reprise dans Croyances et légendes du centre de la France de Germaine Laisnel de la Salle: « Chabin est aussi un surnom dont nous nous servons fréquemment pour désigner une personne qui a les cheveux crépus ou frisés comme de la laine » (p. 214).

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Ainsi, le chabin qu’il ait fait autrefois référence à l’hybride entre un bouc et une brebis, à une variété de chèvre ou de mouton, était au moins depuis le milieu du XIXe siècle, et sûrement depuis longtemps déjà, un sobriquet par lequel on désignait une personne qui avait les cheveux frisés dans le centre de la France.  Dans les Antilles,  il a vraisemblablement émergé après l’abrogation juridique du préjugé de couleur. Pour moi, les sources écrites tendraient à situer son émergence dans les 20 dernières années du XIXe siècle ; néanmoins, il faudrait consulter de nombreux autres ouvrages et archives, pour s’assurer qu’il n’y a pas de mentions antérieures.

Et vous, connaissiez-vous le sens et l’origine de ce mot ? L’avez-vous rencontré dans des sources plus anciennes pour évoquer des traits caractéristiques de personnes créoles ? Avez-vous déjà vu des cartes postales, photographies ou peintures anciennes représentant des chabins ou chabines ? Je vous pose cette question des sources archivistiques, parce que j’ai peiné à trouver une illustration sur ce thème. La carte postale en tête d’article est ainsi une des rares qui n’est pas légendée mulâtresse et dont la personne aurait peut-être pu être qualifiée de chabine.  Enfin, il existe plusieurs travaux menés sur les représentations plus récentes associées aux chabins et chabines ; je mets quelques liens en biographie si vous souhaitez en savoir plus.

 


*En créole, la graphie est chaben, chabine

Bibliographie 

  • Raphaël Confiant, Le mythe du « Chaben », 2000
  • Michel Leiris, Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe, 1955, p. 161.

Si vous voulez en savoir plus sur les représentations associées aux chabins et chabines, vous pouvez lire deux articles de Stéphanie Mulot.
Chabines et métisses dans l’univers antillais, Entre assignations et négociations
Quand la race croise le genre : le fondement des sociétés antillaises

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3 réflexions sur “Un mot, une histoire : Chabin, Chabine

    1. Merci Mascarenhas974.
      Je pense que le mot est utilisé en Guyane oui, en tout cas de nos jours, c’est le cas, en témoigne par exemple un article de presse « La mort mystérieuse de Chabin »… dans le quotidien local guyanais en 2017. Ce que je me demande c’est la manière dont s’est diffusé le mot dans la région Caraïbe et s’il est arrivé à la Guyane avec des créoles des Antilles françaises ou autrement.

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