Marc Cyrus du Carbet

Marc Cyrus, commerçant, propriétaire, conseiller municipal 1849 Martinique Le Carbet

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Connaissez-vous  Marc Cyrus du Carbet ? Marc Cyrus est le fils de Marc dit Méry et de Marie Sainte. Il est né au Carbet vraisemblablement en 1788. Marié en 1819 à Cécile Edouard dite Pavot, il en eut 7 enfants. Il n’y a pas si longtemps que j’ai découvert son intéressant parcours, du moins une partie de celui-ci que je partage avec vous aujourd’hui.

Tout a commencé quand je cherchais des documents sur l’Ilet-à-ramiers dans le fonds du Conseil privé de la Martinique. C’est là que j’ai découvert Marc Cyrus  faisant l’objet d’un rapport devant le gouverneur pour « désobéissance dans le service et propos outrageants et séditieux proférés par des miliciens de couleur du Carbet. »

Nous sommes en décembre 1829, Marc Cyrus, homme de couleur libre, sergent-major d’une compagnie de milice, refuse de faire un transport de courrier, sa compagnie et lui-même n’étant pas en service. Dans un territoire où le préjugé de couleur structure la société, ce refus ne passe pas. Un rapport des faits est lu en séance du Conseil privé :

« Monsieur le gouverneur,
Le commandant de la paroisse du Carbet ayant donné l’ordre, il y a peu de jours, au nommé Marc Cyrus , homme de couleur libre, sergent major d’une des compagnies de milice de couleur de la même paroisse (…) objecta d’abord que ce service devait être fait par les hommes de la compagnie des voltigeurs, composée en entier de blancs et prétendit que c’était son tour à marcher (…) que tous les hommes de sa compagnie s’étaient refusés à exécuter la corvée attendue (…) que sa compagnie n’était pas de service. M. le comte commandant du Carbet cassa le nommé Marc Cyrus de son grade et le mit à la suite de sa compagnie de couleur comme simple fusilier. Le nommé Marc Cyrus déclara qu’il préférait que cette mesure fut prise à son égard que de commander injustement.
M. le comte commandant du Carbet ayant rendu compte à M. le colonel de la milice du refus d’obéir du nommé Marc Cyrus et des hommes de couleur de sa compagnie, celui-ci en fit son rapport.
D’après ses ordres, M. le colonel des milices se rendit au Carbet, fit mettre sous les armes les 3 compagnies de milices de cette paroisse , fit sortir des rangs le nommé Marc Cyrus et lui notifia en votre nom, qu’il était destitué de son grade de sergent major et déclaré indigne d’en jamais remplir les fonctions.
M. le colonel des milices fit ensuite désigner les deux fusiliers qui les premiers avaient refusé d’obéir aux ordres de M. le commandant du Carbet, le premier est un nommé Edwige; le second dont le nom n’est pas indiqué dans le rapport (…) était absent pour cause de maladie.
M. le colonel ordonna immédiatement aux officiers de la même compagnie de désigner deux hommes pour porter les lettres de service de M. le commandant du Carbet. Le premier sorti des rangs et exécuta de suite l’ordre qui lui était donné, le second fut un nommé Célestin dit Victoire que, loin d’obéir proféra les propos les plus irrévérencieux contre les chefs. L’ordre de se taire lui fut en vain donné.
Dans cet état des choses, M. le colonel de milices fit désarmer les nommés Marc Cyrus, Edwige et Célestin et les fit conduire à la prison militaire à Saint-Pierre.
D’après vos ordres, Monsieur le Gouverneur, ils ont été depuis envoyés au Fort l’Ilet à Ramiers où ils sont détenus par mesure de police militaire. »

tanlistwa-ilet-a-ramiers-prisons-1826La prison de l’ilet-à-Ramiers ? La voilà, mentionnée sur un plan de 1826. C’est donc dans ce rectangle rouge légendé « traverses dont les casemates serviront de prisons » que les trois hommes croupissaient probablement attendant d’en savoir plus sur le sort qui allait leur être réservé.
Dans cette affaire, plus que l’insubordination, c’est la position particulière des impliqués qui leur est reprochée. Le texte se poursuit en effet en rappelant qu’en 1824, la « tranquillité de la colonie fut compromise par les évènements du Carbet. » Il est ici fait référence à la répression qui s’abat sur les hommes de couleur lors de l’affaire Bissette, pendant laquelle plus de 220 hommes de l’île sont arrêtés, voire déportés pour trouble à l’ordre et la sécurité de la colonie. D’après le rapport, les 3 accusés étaient de ce nombre ; Marc Cyrus était condamné au bannissement à perpétuité tout comme Pierre Edwige. Mais sur demande du commandant du Carbet,  le général Donzelot autorisa Marc Cyrus à rentrer dans la colonie le 24 août 1825.

C’est probablement ce qui explique ce détail dans l’acte de naissance de sa fille Luce née en 1824. C’est « la négresse Geneviève, accoucheuse, » 40 ans qui présente l’enfant à l’officier de l’état civil et non pas Marc Cyrus, comme ce fut le cas pour ses 6 autres enfants. Marc Cyrus était alors banni.

tanlistwa-luce-marc-cyrus-le-carbet-1824

 Le rapport implacable conclut : « Les 3 hommes qui devaient à la bienveillante tolérance du gouvernement la rentrée dans leurs foyers (…) viennent de donner la preuve de leur mauvais esprit. » Il est donc proposé de bannir Marc Cyrus et de mettre sous la surveillance de la haute police dans la paroisse du Marin les 2 autres : 6 mois pour Edwige  et 2 ans pour Célestin, coupables d’un délit tendant à troubler l’ordre et à porter atteinte à la sécurité de la colonie.

Mais le gouverneur se juge inapte à décider du cas de Marc Cyrus pour éviter tout conflit de compétence avec le tribunal militaire. Le sort de Marc Cyrus n’est donc pas arrêté au cours de la séance. Et je n’ai pour l’instant pas trouvé le détail de sa condamnation.
Tout ce que je sais c’est que sa présence dans un acte de décès témoigne qu’il n’a pas été prisonnier et déporté au-delà de juillet 1835.

Qui était donc ce Marc Cyrus qui deux fois au moins s’était retrouvé arrêté pour avoir lutté contre le préjugé de couleur ? Impossible de retrouver l’union de ses parents ni son acte de naissance. Tout ce que je sais c’est que Marc Cyrus est établi comme ses parents au Carbet et que sa vie fut vraisemblablement bien remplie !

En 1816, il est témoin et sait signer dans l’état civil.
En 1817, il est présenté comme charpentier dans un mariage.
En 1819, il épouse Cécile à la Case-Pilote et voit naître sa première fille Adélaïde, suivie de Marthe Rose en 1820, de Marie Cécilia en 1822, de Luce en 1824, de Marc en 1826, de  Louise en 1827 et de Judith de 1828. Comme dans beaucoup de familles du XIXe siècle, les enfants morts en bas âge sont nombreux. Marc perd 3 enfants âgés de moins de 3 ans : Marte-Rose en 1822, Marc en 1829, Judith en 1830. En 1846, il perd encore Marie Cécilia, 24 ans, dont le tombeau est inscrit à l’inventaire du patrimoine, et en 1854 c’est Luce, 20 ans, qui décède. Avant son propre décès, Mars Cyrus a enterré 5 de ses 7 enfants.

Dans l’acte de naissance de ses enfants, Marc Cyrus est présenté comme habitant de la paroisse, puis à partir de 1827 comme boulanger, activité qu’il pratique au moins jusqu’en 1847. A partir de cette date, il est dit commerçant et propriétaire.

Après l’abolition de l’esclavage, Marc Cyrus participe à la vie politique du Carbet, il est conseiller municipal depuis au moins 1849 ; il occupe cette fonction encore en 1855. Et en 1854, par décision du gouverneur, il devient aussi trésorier du bureau de charité en remplacement de Moïse Célestin démissionnaire.

En 1859, après une vie riche qui l’a mené de charpentier à commerçant, de déporté à sergent major, de prisonnier à conseiller municipal, Marc Cyrus, propriétaire, s’éteint âgé de 72 ans. Il laisse l’image d’un homme dynamique.

tanlistwa-décès-marc-cyrus-le-carbet-1859

Pourtant bien des aspects de sa vie et de celle de sa famille restent encore à découvrir. En tentant d’en savoir davantage sur lui, j’ai découvert qu’un monsieur Marc Cyrus de Martinique était récompensé à l’exposition universelle de 1867 à Paris. Le bulletin officiel de la Martinique rapporte en effet qu’un Marc Cyrus reçoit une mention honorable pour son coton et une médaille de bronze pour ces cires, et un rapport du jury international de l’exposition signale qu’ il s’est fait remarquer pour sa « vannerie de bambou ». Il s’agit probablement d’un petit fils de Marc Cyrus.

Mais rien ne prouve qu’il s’agisse d’Henri François Albert Marc Cyrus, présent dans la base Saint Pierre 1902, même si c’est pour l’instant le seul descendant que j’ai trouvé. En compilant les données de la base, j’ai ainsi appris qu’Adélaïde, fille aînée de Marc Cyrus, avait eu un fils, né le 1er avril 1845 au Carbet (dont je n’ai pas trouvé l’acte de naissance). Celui-ci, « curé desservant de Villeparisis, séjourne en Martinique pour s’occuper des affaires de sa vieille mère et de sa tante, sollicite le remboursement des frais de voyage » le 7 août 1902. Il demande alors le rapatriement en 1re classe de sa mère, Rose Adélaïde Léonide, 83 ans, et sa tante, Louise Marcilia, 72 ans dont les maisons ont été détruites à Saint-Pierre et au Carbet et qui se sont réfugiées à Trinidad. Le 5 avril 1903, le curé de campagne sollicite encore un secours en faveur de sa mère et de sa tante domiciliées à Port of Spain Hotel London Frédéric Street.

Bref, j’ai découvert Marc-Cyrus et sa famille, et ce fut passionnant!


Quelques sources:

Archives territoriales de Martinique, 5k6, fol 47 v., 10 décembre 1829.

ANOM
Base Ulysse, plan du Dépôt des fortifications des colonies, Plan du fort l’Islet aux Ramiers. 1er mai 1826.
État civil numérisé, mariage de Marc Cyrus et Cécile Edouard dite Pavot à Case-Pilote p.5 et décès de Marc Cyrus au Carbet p52.

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