Marie Rose Cavelan et la rébellion des Fédon

Plan île de la grenade, Map Grenada Island

Temps de lecture : moins de 6 minutes.
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Un de mes projets cette année est de préparer un article consacré à l’histoire des femmes à la Martinique, plus particulièrement des femmes de couleur libre quand le préjugé de couleur était bien ancré dans la société (1750-1833). Pour nourrir ma réflexion, je lis donc des recherches menées sur ce thème dans la Caraïbe. J’ai notamment parcouru Enterprising Women, Gender, Race, and Power in The Revolutionary Atlantic de Kit Candlin et Cassandra Pybus.

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Au cours de ma lecture, j’ai découvert Marie Rose Fédon, née Cavelan, descendante d’un Français venu de Martinique dans les années 1750. Je suis toujours quelque peu subjuguée par la mobilité géographique des Martiniquais et Martiniquaises dans la Caraïbe ; et, en ce mois de mars où l’on rappelle le combat des femmes pour leurs droits, je ne pouvais pas résister au plaisir de partager l’histoire d’une femme. Aujourd’hui, je vous parle donc de Marie Rose Cavelan Fédon impliquée dans l’une des plus sanglantes rébellions que connut l’île de la Grenade en 1795-1796. Mais son histoire commence bien avant cela. En février 1787, les autorités britanniques de l’île de la Grenade arrêtent Marie Rose Cavelan, 34 ans. Le motif ? Elle est une femme de couleur.

Marie Rose Cavelan Fédon, riche femme de couleur libre au XVIIIe siècle

Pour comprendre cette affaire,  il faut nous intéresser au contexte. Marie Rose Cavelan était une femme de couleur libre. Comme telle, elle était soumise au préjugé de couleur. Pour autant, elle appartenait à l’élite de couleur de son île. Fille d’un Martiniquais installé dans l’île de la Grenade vers 1750, Marie Rose Cavelan naquit libre vers 1752 à la Martinique, ou plus certainement à la Grenade. Elle était éduquée, savait signer et prenait part aux transactions de son couple. Elle avait épousé un homme de couleur du nom de Julien Fédon, lui aussi descendant d’une famille martiniquaise. Le couple était connu et reconnu de la société.

tanlistwa-Grenada_parishes_namedHéritiers de leurs pères blancs, Marie Rose et Julien Fédon avaient eux-mêmes fait fructifier leur affaire. Ils possédaient l’habitation « Lancer », une plantation de taille modérée avec une douzaine d’esclaves, aujourd’hui située dans la paroisse de Saint-Mark. L’habitation « Lancer » fut vendue vers 1791 pour acheter une autre habitation caféière et cacaoyère du nom de « Belvédère », située dans l’actuelle paroisse Saint John. Cette dernière comprenait « 450 acres de terre, les bâtiments, 16 vaches, 5 chevaux et 80 esclaves ». Le couple imprégné des idées de liberté véhiculées par la Révolution française fit dès lors affranchir une partie de ces esclaves. Mais les Fédon n’étaient pas seulement de riches propriétaires « de couleur », ils étaient aussi français et catholiques dans une île dominée à partir de 1763 par des Anglais protestants.

Il faut se rappeler que l’île de la Grenade a été dominée successivement par les Français et les Anglais. À la fin de la guerre de Sept Ans en 1763, les Français cèdent entre autres la Grenade aux Anglais. De 1779 à 1783, les Français se réapproprient temporairement l’île avant qu’elle ne retourne aux mains des Anglais. Aussi la politique à l’égard de la population vivant habituellement sur place varie au gré de ces changements successifs de puissance coloniale. Les gens s’en accommodent tant bien que mal. Contrairement à d’autres Français du territoire, le couple Fédon a décidé de rester dans l’île et accepté une cérémonie de mariage anglican en 1774 faute de pouvoir célébrer une cérémonie catholique ; ils firent néanmoins une seconde cérémonie catholique cette fois, en 1780, profitant de la domination temporaire des Français.

L’arrestation de Marie Rose Cavelan Fédon

Mais revenons-en à l’arrestation de 1787. L’année précédente, un règlement obligeait toute personne de couleur libre de l’île à prouver son statut aux autorités de la capitale à Saint-Georges, sous peine d’être arrêtée et vendue comme esclave après 6 semaines en cas d’incapacité à prouver la liberté. Issus de l’élite de couleur, jusqu’alors jamais inquiétée par ce type de mesure, les Fédon n’avaient pas pris la peine de se rendre à la ville.

C’est ainsi que Marie Rose se trouve arrêtée chez elle, embarquée pour la ville de Saint George à 14 miles de là et incarcérée pour plusieurs semaines. Vous remarquerez que c’est seulement Marie-Rose qui fut arrêtée, alors que son mari était dans la même situation… Je ne sais pas s’il y eut d’autres cas de ce type : est-ce que d’autres personnes de couleur de l’élite ont été arrêtées à la même période ?  Était-ce seulement des femmes de couleur ? Je n’ai pas de réponse, mais je m’interroge sur les motifs qui ont poussé à la choisir elle, Marie Rose Cavelan.

Pour régler le problème, son mari Julien Fédon se tourne vers leur réseau au sein duquel se trouvent de riches planteurs blancs, dont Joseph Verdet, aussi témoin à leur mariage, et François Philip. Ces derniers écrivent  des lettres témoignant de la liberté dont jouissait légalement Marie-Rose. Alors qu’il aurait pu exiger un certificat de baptême, le juge de paix John Hay accepte ces simples lettres pour signer un certificat de liberté qui permet à Marie Rose Fédon d’être libérée. Ce n’est pas par hasard que je vous précise l’indulgence administrative de John Day à l’égard des papiers fournis, quelques années plus tard, cela lui sauvera la vie !

Toujours est-il que si Marie-Rose Fédon fut finalement libérée après quelques semaines, la mesure avait été particulièrement insultante et eu de quoi inquiéter toute l’élite de couleur.

La rébellion des Fédon 1795-1796

Le retour de la domination anglaise à Grenade en 1783 s’était accompagné de la réaffirmation de la supériorité raciale et religieuse des uns par rapport aux autres ; les libres de couleur d’origine française et catholiques en firent particulièrement les frais. Aussi, il n’est pas étonnant que les Fédon fussent sensibles aux idées d’égalité et de citoyenneté véhiculées par les combats révolutionnaires. D’autant que du côté français, ils avaient le soutien du révolutionnaire français Victor Huygues, alors gouverneur en Guadeloupe, qui voyait sûrement là un moyen de casser la domination anglaise.

En mars 1795, une sanglante insurrection éclata contre la domination britannique. Les chiffres varient beaucoup d’un site à l’autre, mais on parle de plusieurs milliers de libres de couleur et d’esclaves rassemblés pour mener bataille avec à leur tête Julien Fédon. La maison du gouverneur fut attaquée et pas moins de 40 prisonniers furent amenés sur l’habitation du couple Fédon. Les récits des témoins britanniques attestent que Marie Rose était investie auprès de son mari dans la révolte. L’un d’eux évoque même sa « froide indifférence » au moment où Julien Fédon décide d’exécuter le gouverneur et 45 autres prisonniers. John Hay faisait partie des prisonniers, mais le couple sensible à son attitude tanlistwa-belvidere-estate-fédon-s-house-herman-g-hallquelques années plus tôt, le fit épargner. Près de 30 ans plus tard, John Hay faisait publier son récit des événements dans A Narrative of the Insurrection in the Island of Grenada which Took Place in 1795 (London, 1823).

 

Il fallut 16 mois aux autorités anglaises pour venir à bout de la révolte. La rébellion prit fin en juin 1796. La plantation des Fédon fut confisquée. Le couple quant à lui avait pris la fuite. Marie Rose Cavelan et Julien Fédon ne furent jamais capturés et le mystère reste pour l’instant complet sur ce qu’ils devinrent, morts en mer durant leur fuite ou réfugiés dans une autre île. Reste dans l’histoire de la Grenade ce combat qui porte leur nom « Fédon’s rebellion ». La littérature française sur cet épisode majeur de l’histoire grenadienne n’est pas très développée, mais vous trouverez quantité de lecture en anglais sur Julien Fédon.

 

Au passage, j’ai trouvé cette magnifique carte de l’île de la Grenade sur la BNF datée de 1763 avec des numéros qui renvoyaient à une légende contenant le nom des habitations ; mais cette liste des habitations n’est pas associée à la carte. Savez-vous si cette légende a été conservée ? Avez-vous une référence pour que je la consulte ?… Bref vous l’aurez compris, je serai bien curieuse de voir si les habitations « Lancer » et  « Belvédère » figuraient dessus !

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Bibliographie (en anglais)
Kit Candlin et Cassandra Pybus, Enterprising Women, Gender, Race, and Power in The Revolutionary Atlantic, University of Georgia Press, 2015, p. 21 et suivantes.
Curtis Jacob, The Fédon of Grenada, 1763-1814, conference paper, 2002.

Webographie (en anglais)
Sur wikipédia : Marie Rose Cavelan et la Fédon’s rebellion, Julien Fédon.
Peter Saint Paul a mis en ligne une liste de photos de sources sur les Fédon. Vous pouvez voir ici le baptême de la fille du couple (en français).
Un petit résumé de la rébellion par la Grenada Cultural Fondation.

Iconographie
Source gallica.bnf.fr / BnF : plan de l’île de Grenade 1763
Source wikipédia : carte des paroisses de la Grenade

4 réflexions sur “Marie Rose Cavelan et la rébellion des Fédon

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