Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #2 Un accès différencié à la liberté

tanlistwa Brunias_West_Indian_Creole_woman_with_her_Black_Servant

Temps de lecture : environ 6 minutes.
–> Reading the English version of this post flag-fr-1

Qu’est-ce que cela changeait dans la vie d’être une personne de statut libre ou esclave noire non-métissée, noire métissée, « mulâtre » ou métissée claire aux Antilles au XVIIIe siècle ?

Dans le premier billet, j’ai posé le cadre dans lequel se développe le colorisme, autrement dit un contexte colonialiste fondé sur l’esclavagisme et d’où émerge le préjugé de couleur, système raciste ségréguant et discriminant les personnes noires. J’ai aussi explicité les mots que je vais utiliser pour analyser l’impact du colorisme sur les opportunités de vie.

Dans les billets 2, 3 et 4, je m’intéresse plus particulièrement aux répercussions du colorisme sur les personnes réduites au statut d’esclaves. Je l’aborde sous l’angle statistique, cela rend les choses parfois un peu indigestes à lire (les passages statistiques sont décalés à la marge), mais cela permet aussi de rappeler que l’on ne parle pas d’un phénomène anecdotique. La prégnance du colorisme est mesurable dans la société du XVIIIe siècle.

Cette semaine, nous poursuivons la série sur le colorisme avec l’épisode 2. Je vais m’intéresser en particulier aux possibilités d’affranchissement.

Un accès différencié à la liberté : plus une personne esclavisée était claire de peau, plus ses possibilités d’être affranchie augmentaient

La proportion de personnes destinées à l’affranchissement était corrélée au phénotype. Plus les personnes étaient claires de peau, plus elles étaient concernées par une possibilité d’affranchissement. Ainsi, les personnes esclavisées destinées à être affranchies étaient majoritairement métissées tout comme l’était la composition des personnes libres de couleur. L’historien Frédéric Régent a écrit un article très clair à cet égard pour la Guadeloupe.

Il propose, par l’étude des archives notariales, un tableau concernant Basse-Terre de 1789 à 1792 à partir d’un échantillon de 2248 personnes. Le tableau montre que seuls 4% des personnes noires non-métissées et  4% des personnes noires métissées étaient libres, alors que la proportion montait à 36% pour les personnes « mulâtres », et plus de 70% pour les personnes métissées claires. Dans un autre tableau, il calcule la proportion des esclaves destinés à l’affranchissement. Sur 1973 personnes réduites au statut d’esclave, 2%  (30 personnes) étaient destinées à l’affranchissement. Mais, quand il prend en compte le critère de la « couleur », il observe une nette différence. Sur l’ensemble des personnes noires non-métissées, seulement 1% est destiné à l’affranchissement ; c’est 3% pour les personnes noires métissées, 5% pour les personnes « mulâtres », mais près de  20% pour les personnes métissées claires !

Qu’en est-il à la Martinique ? Je n’ai pas de base de données pour faire un travail de comparaison stricte avec les données de Frédéric Régent, mais les tendances sont les mêmes sur deux bases de données que je connais bien. J’ai regardé ma base de données de thèse qui concerne les personnes libres (faite à partir de plus de 30000 actes de baptême, mariage et décès aux XVII-XVIIIe siècles). Dans le groupe des personnes libres de couleur, les enfants et les adultes métissés sont majoritaires.

Environ 990 actes de baptêmes précisent une « couleur » pour l’enfant baptisé. Ils sont répartis comme suit :  8% de personnes noires non-métissées, 5% de personnes noires métissées, 41 % de personnes « mulâtres », 46% de personnes métissées claires. Si l’on regarde les personnes qui décèdent, on a l’indication de la catégorie ethnoraciale pour 1128 d’entre elles. 31% de personnes noires non-métissées, 4% de personnes noires métissées, 43% de personnes « mulâtres », 21% de personnes métissées claires.

J’ai aussi regardé la base de données « Esclavage en Martinique », qui couvre essentiellement la période 1775-1800. Cette fois, parmi les personnes esclavisées, ce sont les personnes noires non-métissées les plus nombreuses et celles métissées claires les moins nombreuses.

La base recense approximativement 14700 personnes esclavisées (14741 exactement à ce jour) ; pour environ la moitié d’entre elles, une information ethnoraciale est précisée. Voilà ce que l’on a : 5424 personnes noires non-métissées, 391 personnes noires métissées, 1316 personnes « mulâtres », 278  personnes métissées claires. Il est à noter que les personnes métissées claires sont probablement surreprésentées ici par rapport à l’ensemble, car, la tendance est à préciser ce qui semble une spécificité par rapport à la norme ou à préciser un détail justifiant l’estimation de la valeur marchande, au même titre qu’une maladie ou un métier. La personne rédigeant les documents était donc plus encline à donner une précision sur le métissage qu’à rappeler la couleur « nègre », alors même que le terme était parfois employé comme synonyme d’esclave. Il est donc vraisemblable que, dans la plupart des cas où il n’y a pas de précision de la « couleur », il s’agisse de personnes noires non-métissées.

Dans la base de données « Esclavage en Martinique », 630 esclaves étaient concernés par un affranchissement, soient environ 4% du total. Comme Frédéric Régent, si je prends en compte le critère ethnoracial, j’observe une nette différence de répartition au bénéfice des personnes les plus claires.

Sur l’ensemble des personnes catégorisables comme noires non-métissées seulement 2% étaient destinées à l’affranchissement ; c’est 8%  pour les personnes noires métissées, 19% pour les personnes « mulâtres », et près de  42%  pour les personnes métissées claires.

Cette tendance est encore confirmée par la répartition par âge des personnes esclavisées. Quand on croise l’âge et la catégorie ethnoraciale, on se rend compte que les personnes « mulâtres » sont proportionnellement moins présentes que les personnes noires non-métissées dans les tranches d’âges les plus hautes ; c’est probablement parce qu’elles étaient plus fréquemment affranchies avant d’atteindre ces âges avancés (et non parce qu’elles seraient mortes plus jeunes).

Tableau de la répartition des femmes et des hommes esclavisés en fonction de leur âge et catégorisation ethnoraciale dans la base de données Esclavage en Martinique (nombre brut / pourcentage)

Noirs non-métissés Noirs métissés « mulâtres » Métissés clairs
– de 20 962 39% 123 63% 354 58% 70 78%
20-39 971 40% 58 30% 185 30% 16 18%
40-59 393 16% 12 6% 61 10% 4 4%
+ de 60 126 5% 2 7% 11 2% 0

Dans le tableau, il y a 962 personnes noires non-métissées ayant moins de 20 ans. Elles représentent 39 % de toutes les personnes noires non-métissées. Elles sont  40% entre 20 et 39 ans, 16 % entre 40 et 59 ans, 5 % plus de 60 ans. Par comparaison, les personnes « mulâtres » sont 58% (19 points de plus que les personnes noires non-métissées !) à avoir moins de 20 ans, 30% entre 20 et 39 ans, 10% entre 40 et 59 et 2% à plus de 60 ans. Je ne commente pas les autres colonnes, les échantillons sont trop faibles pour en faire des analyses concluantes.

Tanlistwa_Brunias_West_Indian_Creole_woman_with_her_Black_Servant

Comment expliquer que les personnes perçues comme noires non-métissées eurent en moyenne moins d’accès à l’affranchissement ?

Les colons blancs défendaient collectivement le système esclavagiste et l’existence du préjugé de couleur pour maintenir l’ordre colonial établi leur permettant de faire prospérer leurs habitations. Toutefois, cela ne les empêchait pas à l’échelle individuelle des formes d’attachements à leurs enfants métissés. Dans les premiers temps de la colonisation, il était même d’usage d’affranchir ces enfants métissés esclaves à leur majorité. Quand l’arrêt de 1713 obligea les maîtres à obtenir l’autorisation de l’administration coloniale pour tout affranchissement, les administrateurs avancèrent l’argument selon lequel « l’avidité de plusieurs habitants, qui, sans autre motif que celui de leur avarice, mettaient la liberté des nègres esclaves à prix d’argent, ce qui porte ceux-ci à se servir des voies les plus illicites pour se procurer les sommes nécessaires pour obtenir cette liberté (…) », mais, dans la correspondance administrative, la problématique soulevée fut bien plus souvent celle du métissage. Ainsi, un mémoire du roi de 1777 affirmait que la liberté des affranchis « n’est souvent que le prix de la débauche et du concubinage ». Les personnes affranchies en dehors de toute filiation avec leur maître, pour « bons et loyaux services », étaient non seulement plus rares, mais ces affranchissements avaient aussi lieu plus tardivement dans la vie des personnes concernées.


Tous les articles de la série Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage

Bibliographie 

Archives

Iconographie

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.