Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #3 L’inégalité des chances au travail

tanlistwa, Clark, Slaves cutting the sugar cane Antigua 1823

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Qu’est-ce que cela changeait dans la vie d’être une personne de statut libre ou esclave noire non-métissée, noire métissée, « mulâtre » ou métissée claire aux Antilles au XVIIIe siècle ?

Dans le premier billet, j’ai posé le cadre dans lequel se développe le colorisme, autrement dit un contexte colonialiste fondé sur l’esclavagisme et d’où émerge le préjugé de couleur, système raciste ségréguant et discriminant les personnes noires. J’ai aussi explicité les mots que je vais utiliser pour analyser l’impact du colorisme sur les opportunités de vie.

 Dans les billets 2, 3 et 4, je m’intéresse plus particulièrement aux répercussions du colorisme sur les personnes réduites au statut d’esclave. Je l’aborde sous l’angle statistique, cela rend les choses parfois un peu indigestes à lire (les passages statistiques sont décalés à la marge), mais cela permet aussi de rappeler que l’on ne parle pas d’un phénomène anecdotique. La prégnance du colorisme est mesurable dans la société du XVIIIe siècle.

Cette semaine, nous poursuivons la série sur le colorisme avec l’épisode 3. Je vais observer les inégalités d’accès à une activité qualifiée.

Inégalité des chances : plus une personne esclavisée était claire de peau, plus elle avait d’opportunité d’avoir un métier ou une activité qualifiée.

Dans son travail, Frédéric Régent montre que plus les personnes étaient claires de peau, plus elles avaient de possibilités d’avoir une activité qualifiée, tendance aussi visible dans la base de données « Esclavage en Martinique ».

Sur son échantillon de 1973 personnes esclavisées, Frédéric Régent compte 5% de personnes qualifiées parmi celles noires non-métissées et 8% pour celles noires métissées, 9% pour les personnes « mulâtres » et 12% pour celles métissées claires. Dans la base de données « Esclavage en Martinique », 1094 personnes esclavisées sont qualifiées sur les 14741 entrées dans la base, soit environ 7% de l’ensemble. On retrouve là encore la corrélation entre carnation et qualification avec environ 6% des personnes noires non-métissées qualifiées, 8% des personnes noires métissées, 16% pour les personnes « mulâtres » et 21 % pour les personnes métissées claires.

Un autre élément mis en avant par Frédéric Régent est le fait que parmi les personnes qualifiées, les personnes noires non-métissées étaient estimées plus faiblement que les personnes métissées claires, phénomène de peu d’ampleur, mais que je retrouve aussi.

Dans la base de données « Esclavage en Martinique », les 175 personnes noires non-métissées avec une qualification sont ainsi estimées en moyenne à 2327 livres alors que les 177 personnes « mulâtres » le sont à 2387 livres. La différence est modeste, 50 livres en moyenne, mais bien là.
Je ne compare que ces deux catégories, car seules 25 personnes noires non-métissées et 24 personnes métissées claires ont une qualification et une valeur associée ; il en faudrait au moins 100 pour des statistiques acceptables, je laisse donc leur résultat de côté.

Alors, je me suis demandé si cette différence de valeur ne pouvait pas être liée à un autre facteur que la teinte de la peau et notamment si l’âge ne biaisait pas les chiffres. Je vous explique mon raisonnement. Si les personnes métissées claires avaient plus facilement accès à l’affranchissement, cela veut dire qu’elles étaient proportionnellement moins nombreuses à vieillir sous le statut d’esclave que les personnes noires non-métissées. Or, la valeur d’un esclave dépendait de sa qualification, mais aussi de son sexe, de son âge et de sa condition physique… J’ai donc refait les calculs en ne prenant en compte que celles et ceux âgés de plus de 19 ans, pour réduire le facteur de la jeunesse (qui influe beaucoup sur les prix) et de la sortie de l’esclavage avant l’apprentissage d’un métier dans la détermination du prix. J’obtiens alors une nette différence, de l’ordre de 262 livres en moyenne. Il y avait donc autre chose que l’âge qui entrait en compte pour expliquer cette différence de valeur moyenne à l’âge adulte.

Dans la base de données « Esclavage en Martinique », les 162 personnes noires non-métissées de plus de 19 ans avec une qualification étaient estimées en moyenne à 2368 livres alors que les 124 personnes « mulâtres » l’étaient à 2630 livres.  La moyenne des personnes noires non-métissées progresse quand on prend en compte le facteur âge, mais celle des personnes « mulâtres » augmente aussi et bien plus !

J’ai ensuite regardé de plus près les qualifications des uns et des autres et j’ai notamment sélectionné les personnes de plus de 19 ans dont on connaissait aussi la catégorie ethnoraciale et le métier pour observer si, à critères équivalents, on observait des estimations valorisant davantage les personnes les plus claires. Mais les échantillons sont trop petits pour avoir quelque chose de fiable.

Par contre, j’ai été frappée par la répartition des personnes au sein des diverses fonctions. La catégorisation ethnoraciale participe au type d’activités accessibles ! Les personnes « mulâtres » ou métissées claires sont ainsi souvent décrites comme domestiques, servantes ou valets, alors que les personnes qualifiées d’employé au jardin, les gardiens, les cabrouettiers (ceux qui conduisent les charrettes ou cabrouets), les mouliniers, les raffineurs, les vinaigriers, les scieurs de long, les boulangers, les cuisiniers, les femmes destinées au soin des autres esclaves (accoucheuse, infirmière, hospitalière…), sont pour l’essentiel des personnes noires non-métissées. On trouve une majorité de personnes métissées au poste de couturière, perruquier, pêcheur, ouvrier (sans plus de précision) ; alors que l’on trouve une majorité de personnes noires non-métissées au poste de blanchisseuse, commandeur, matelot. La répartition est un peu plus équilibrée pour les charpentiers, les maçons ou les tonneliers.

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Comment expliquer que les personnes perçues comme noires non-métissées eurent en moyenne moins accès à une activité qualifiée et la différence de répartition au sein des activités accessibles ?

Si l’on essaie de faire un peu le tri dans tout ça, ce qui transparaît, c’est que les planteurs utilisaient la domesticité pour éloigner les personnes esclavisées les plus claires de ce qui les associerait au travail des champs et aux activités industrielles propres au monde de l’habitation. Énoncé comme cela, vous pourriez penser que la domesticité fut un sort enviable. Alors, je voudrais quand même rappeler qu’être esclave domestique plutôt que des champs, ne s’accompagnaient pas que d’avantages, loin de là. La proximité avec la maison du maître impliquait non seulement une très grande disponibilité (la personne pouvait être sollicitée à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit) et par ailleurs, la proximité physique s’accompagnait d’autant plus de possibilités d’abus et de violences morales, physiques et sexuelles. Ceci étant dit, pour la question qui nous intéresse, celle de l’impact du colorisme dans nos sociétés, appartenir à la domesticité distinguait de la masse servile attachée aux activités agricoles. On trouve bien quelques « mulâtres » au champ, mais ils avaient alors le statut de commandeur. Autrement dit, on leur donnait la charge d’organiser le travail et la discipline parmi l’atelier des esclaves, ils possédaient donc une certaine autorité sur les autres esclavisés. Il y a certes aussi un jeune homme de 19 ans « chargé des bestiaux », mais il était en outre tailleur.  Parmi les 177 personnes « mulâtres », André, raffineur, était par ailleurs tonnelier, Jeremie, rhumier, était encore perruquier et domestique ; seul Louis fut moulinier et Coucoune, raffineur, sans qu’une autre activité soit signalée.

Il semble que les maîtres évitaient aussi aux personnes métissées les métiers dont la pénibilité et les contraintes étaient particulièrement élevées : les boulangers et le seul forgeron mentionné (à l’image d’Élie, Brutus, Pompé, forgerons esclaves à la ville en 1830) étaient tous noirs non-métissés.

Enfin, les maîtres privilégiaient pour les personnes esclavisées métissées des compétences qui pouvaient être monnayées à la ville. Ainsi, les personnes « mulâtres » et les personnes métissées claires étaient souvent représentées parmi les métiers qui pouvaient être pratiqués hors de l’habitation : charpentier, tonnelier, maçon ou encore cordonnier, perruquier pour les hommes, couturière pour les femmes.


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3 réflexions sur “Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #3 L’inégalité des chances au travail

  1. je crois que plus simplement les maitres gardaient auprès d’eux comme domestiques des mulatres ou métissés car ils avaient avec ces derniers des liens de parenté parfois fort étroits. ils étaient aussi vraisemblablement perçus comme plus « beaux »

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    1. La réflexion que vous posez est juste, mais elle n’entre pas dans l’approche proposée ici. L’objectif du billet est d’observer l’impact du colorisme dans les activités des personnes esclavisées, l’archive consultée (une base de données d’actes notariés) permet uniquement d’analyser l’existence et le type d’activités qualifiées des personnes réduites au statut d’esclaves, non de caractériser le lien avec le maître ou la beauté perçue depuis son point de vue.

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