Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #5 Le déséquilibre des relations

tanlistwa, deux antillaise, peinture, XVIIIe siècle

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Qu’est-ce que cela changeait dans la vie d’être une personne de statut libre ou esclave noire non-métissée, noire métissée, « mulâtre » ou métissée claire aux Antilles au XVIIIe siècle ?

Dans le premier billet, j’ai posé le cadre dans lequel se développe le colorisme, autrement dit un contexte colonialiste fondé sur l’esclavagisme et d’où émerge le préjugé de couleur, système raciste ségréguant et discriminant les personnes noires. J’ai aussi explicité les mots que je vais utiliser pour analyser l’impact du colorisme sur les opportunités de vie.

Dans les billets 2, 3 et 4, je me suis intéressée plus particulièrement aux répercussions du colorisme sur les personnes réduites au statut d’esclaves. Dans les billets 5 et 6, je m’attache cette fois aux répercussions du colorisme sur les personnes libres de couleur. Je l’aborde sous l’angle statistique, cela rend les choses parfois un peu indigestes à lire (les passages statistiques sont décalés à la marge), mais cela permet aussi de rappeler que l’on ne parle pas d’un phénomène anecdotique. La prégnance du colorisme est mesurable dans la société du XVIIIe siècle.

Cette semaine, nous poursuivons la série sur le colorisme avec l’épisode 5. Je vais vous parler de relations sociales à travers la démographie, le choix de conjoint et le passing.

Le déséquilibre des relations : démographie de la population libre de couleur et colorisme

Dans le premier billet, j’écrivais que ce sont essentiellement des relations entre hommes blancs et femmes non-blanches qui ont donné lieu à la population métissée. Je pense qu’il me faut revenir plus en détail sur la composante socio-démographique de la Martinique au XVIIIe siècle, notamment les personnes  libres de couleur et blanches parce que cette composante explique pour partie les impacts du colorisme sur les personnes libres de couleur.

Les personnes libres de couleur furent minoritaires tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles ; toutefois leur nombre ne cessa de croître  en particulier comparativement à la population blanche.

On dénombrait officiellement 507 personnes libres de couleur pour 6567 personnes blanches en 1700, 993 pour 9106 en 1719, 1693 pour 16071 en 1742. Cette dernière date correspond au pic de la population blanche qui stagne ensuite entre 10 et 12 000 personnes ; par contre, la population libre de couleur continua son accroissement. En 1788, il y avait 4851 personnes libres de couleur pour 10603 personnes blanches et l’on recensait alors 71438 esclaves dans l’île. Au XIXe siècle, à partir de 1816, les personnes libres de couleur devinrent numériquement supérieures aux personnes blanches.

Revenons en 1788. Si l’équilibre des sexes était à peu près respecté tant chez les enfants blancs que libres de couleur, on voit qu’il n’en était rien pour les adultes. Les femmes blanches étaient déficitaires par rapport aux hommes blancs, et dans le même temps, on observe un déséquilibre majeur chez les personnes libres de couleur avec le double de femmes par rapport aux hommes ! Cette disproportion entre hommes et femmes de couleur libres s’explique pour partie par les affranchissements faits davantage au bénéfice des partenaires sexuelles (et de leurs enfants) par les maîtres blancs. Dessalles, blanc créole et conseiller au conseil souverain de la Martinique pensait ainsi que « l’affranchissement ne doit être accordé d’aucune manière, parce qu’il ne doit pas être permis dans un gouvernement policé de récompenser le vice : or, l’espoir de la liberté engage presque toujours les négresses à se prêter aux faiblesses de leurs maîtres ; ces espoirs les excitent au libertinage ; et il est odieux qu’une cause aussi vile soit celle de leur félicité ».

Tableau de la population libre de la Martinique d’après le recensement de 1788

Homme blanc Femme blanche Homme libre de couleur Femme libre de couleur
Adultes 3339 2197 764 1538
garçons/filles +12ans 1438 1669 506 581
garçons/filles -12ans 987 969 722 697
domestiques 4 43
Total 5768 4835 2035 2816

Le recensement de 1788 sépare les Blancs des Libres de couleur. Pour chaque classe socio-raciale, on y distingue les hommes, les femmes, les veuves, les enfants de plus ou de moins de 12 ans, ainsi que les domestiques comptés à part ; pour les hommes blancs, il faut en sus ajouter les régisseurs, économes, raffineurs, chirurgiens, commis, ouvriers, soit 755 hommes dénombrés séparément. Dans le tableau ci-dessus, pour faciliter la comparaison, j’ai cumulé les femmes et les veuves et j’ai ajouté les hommes avec une fonction particulière à la catégorie plus générale. J’ai laissé à part les domestiques, car le sexe n’est pas précisé et je les ai arbitrairement laissés dans la colonne homme.

Si l’on regarde la composition des personnes libres de couleur, pour les garçons et les filles de moins de 12 ans, on avait respectivement 722 et 697 enfants, c’est assez équilibré ; idem pour les plus de 12 ans avec respectivement 506 et 581 jeunes. Par contre, quand on regarde les adultes,  on relève 1538 femmes pour 764 hommes de couleur libres ! Le déséquilibre était particulièrement important. Comparativement, dans la population blanche, les femmes sont 2197 pour 3339 hommes.

Le déséquilibre des relations : plus une personne libre de couleur était claire de peau, moins elle était contrainte dans le choix d’un ou d’une partenaire.

Le déséquilibre des sexes a des conséquences sur les partenaires potentiellement accessibles pour les uns et les autres. Je ne vais pas entrer dans le détail des relations légitimes versus relations illégitimes socialement acceptables ou acceptées versus relations tabous pour toutes les catégories de la population. Par contre, je vais m’attarder sur ce que cette situation démographique entraînait pour les femmes et les hommes libres de couleur.

Bien que rarement reconnues officiellement, les relations entre femmes libres de couleur et homme blancs sont indirectement visibles dans les actes de baptême. En effet, en étudiant les mentions ethnoraciales attribuées aux enfants par rapport à celles attribuées  à leurs mères, on peut deviner l’existence d’un père blanc.

Dans ma base de données de thèse, 862 baptêmes d’enfants libres de couleur mentionnent à la fois une catégorie ethnoraciale pour le jeune baptisé et pour sa mère. Dans 43 % des cas, la mention est la même, dans 53 % des cas l’enfant est plus claire que la mère et dans seulement 4% des cas il est plus foncé. En outre, avec ce même échantillon, les enfants, noirs métissés ou non, représentent seulement 11% des naissances, 40 % sont perçus comme « mulâtres » et 49% appartiennent à la catégorie des personnes métissées claires.

Le nombre de 53% d’enfant plus claire que leur mère a peu de valeur en tant que telle parce que désigner une personne en fonction de sa génération de métissage supposée est une construction culturelle qui, quelles que soient les tentatives de Moreau de Saint Mery, ne repose pas sur une base scientifique. Que notait-on par exemple dans le cas d’un enfant né d’une « mestive » et d’un « mulâtre » ? Il n’existait pas de mot en usage à la Martinique pour le faire. Aussi, la mention pouvait aussi bien être le souhait d’informer d’une génération de métissage que celui de désigner la couleur de la peau et les autres traits phénotypiques (texture du cheveu, forme des lèvres ou du nez…).  Ce nombre est donc un simple indicateur de tendance. Quoi qu’il en soit, vous pouvez constater que seuls 4% d’enfants étaient décrits comme plus foncés que la mère ; c’est proportionnellement très faible par rapport aux 53% de cas où l’enfant était plus claire que la mère. Cela témoigne de stratégies spécifiques dans le choix d’un partenaire. Autrement dit, les femmes libres de couleur se tournaient préférentiellement vers les hommes plus clairs ou de la même carnation qu’elles-mêmes au détriment des hommes les plus foncés. Mes travaux de master montrent que les hommes libres de couleur avaient peu de choix, particulièrement pour un mariage (qui rappelons-le n’est pas qu’une affaire de bon sentiment, surtout à l’époque!).  Ici s’entremêle le genre et la « couleur ».

Tanlistwa_deux-antillaises

Comment expliquer que les personnes perçues comme noires non-métissées fussent en moyenne plus restreintes dans le choix d’un partenaire ou d’un type de relation ?

Dans un système de domination raciste et patriarcale, les femmes noires avaient tout intérêt à entretenir une relation avec des hommes blancs. Si ces femmes étaient esclaves, elles pouvaient espérer être mieux entretenues (nourriture, habit…) et éventuellement  obtenir la liberté pour elles-mêmes et/ou pour les enfants qui seraient nés de la relation. De même, si ces femmes étaient libres, elles pouvaient espérer améliorer leur condition de vie et permettre une élévation sociale de leur progéniture de couleur. Les femmes avaient donc tout intérêt à privilégier un partenaire plus clair ou à défaut de la même nuance de peau pour améliorer ou garder le bénéfice attaché à la peau claire dans cette société coloniale.

Une relation avec un homme blanc n’était pas que source davantage ; le mariage entre hommes blancs et femmes libres de couleur, s’il n’était pas juridiquement interdit aux Antilles françaises au XVIIIe siècle, n’était pas non plus socialement admis et il fut même sanctionné tant du fait des enjeux socio-économiques qu’à cause du préjugé de couleur. Ce type de relation ne permettait donc qu’exceptionnellement d’accéder à la respectabilité du mariage. Malgré tout, cela conférait aux femmes, maîtresses ou concubines, l’espoir d’un avenir meilleur pour leurs enfants issus d’un père blanc. Du fait du contrôle social pesant sur les femmes blanches (et de leur faible nombre par rapport aux hommes blancs), les hommes de couleur, eux, ne pouvaient pas prétendre à un processus semblable.

Dans une société coloniale qui offrait peu d’autonomie et de marge de manoeuvre aux personnes libres de couleur, cette situation a engendré des stratégies de blanchiment de la peau par des relations interraciales et, dans son aboutissement extrême, des stratégies de passing passant par les femmes libres de couleur. C’est-à-dire que dans un processus intergénérationnel lent, des femmes dont l’étude généalogique montre qu’elles avaient des ancêtres noires ont été classées comme des personnes blanches, alors même qu’il existait dans la société de l’époque un vocabulaire pour stigmatiser leur origine. Je ne vais pas développer en détail ce point qui correspond  au thème central de ma thèse, mais en synthétiser les éléments prépondérants. On peut dire que le passing consistait d’une certaine manière à s’extraire du préjugé de couleur, à ne plus subir une législation discriminante. La couleur de la peau claire était un élément indispensable, mais non suffisant  pour pouvoir y accéder ; s’assimiler à la classe blanche passait par un processus lent de gestion du capital biologique associé à une situation perçue comme honorable. Pour cela, les femmes devaient contracter des alliances bien choisies, valoriser certains réseaux et en abandonner d’autres pour bénéficier de l’estime des notables, posséder des biens qui conféraient une certaine position sociale. Plus une personne était claire de peau, plus elle pouvait espérer transgresser la barrière de couleur pour fuir le déshonneur attaché à la classe des libres de couleur en intégrant la classe dominante.


Tous les articles de la série Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage

Bibliographie 

Archives

  • Manioc
    la base de données « Esclavage en Martinique ».
  •  Archives territoriales de Martinique : recensements 1788, 5mi89
  • Pierre-François-Régis Dessalles, Les annales du Conseil souverain, op. cit., vol. 2, p. 332.
    ( autre hypothèse : comme les enfants naissent du statut de la mère, il peut-être aussi stratégiquement plus valable d’affranchir une femme pour les libres de couleur ? !!!)

Iconographie

  • Base de données Joconde,
    Anonyme, Deux Antillaises, XVIIIe siècle, 00640030975

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