Jean-Pierre Sainton, un historien mémorable

tanlistwa, ach, 2014

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tanlistwa_jean-pierre_sainton_couleur_et_sociéte_2010Le mardi matin 22 août 2023, comme beaucoup d’autres personnes, j’ai appris le décès de Jean-Pierre Sainton. C’était tout juste quelques heures après la publication du billet 6 de la série sur le colorisme, qui se conclut, entre autres, sur ses analyses extraites de Couleur et société en contexte post-esclavagiste, dont je recommandais vivement la lecture.

tanlistwa_jean-pierre_sainton_la_decolonisation_improbable_2012Outre l’humain et l’historien que nous perdons, je ne peux m’empêcher de penser à son regard analytique brillant et à toutes ses recherches en cours qui resteront inachevées, pourtant tellement essentielles à nos sociétés antillaises, comme en témoignent ses travaux déjà publiés.  Lire La décolonisation improbable, par exemple, m’avait fait l’effet d’une révélation. J’avais enfin des clés de compréhensions claires sur le contexte politique et social post-esclavagiste de nos sociétés, sur les constructions sociales et idéologiques contemporaines des Antilles !

En 2021, nous avons publié un double article, fruit de nos recherches communes sur les géreurs du Galion dans le cadre du programme Rézo. Il m’avait écrit — relativement à l’approche que nous y faisions du système relationnel familial et sociable, au croisement méthodologique et à l’usage de la généalogie des personnes pour faire le lien entre l’histoire individuelle et les groupes — « j’ai le sentiment que cet article devrait faire date » et il concluait par « N’aie crainte de le faire connaitre. » Je n’avais pas vraiment de craintes, j’attendais juste un moment opportun pour en montrer l’intérêt au-delà d’une simple annonce de parution.  J’avais oublié que le temps n’attend pas, il file et nous surprend parfois brutalement.

Alors aujourd’hui, comme une forme d’hommage,  je partage avec vous, depuis ma perspective, cette recherche qui lui tenait à cœur, et, à travers elle, un peu du Jean-Pierre que j’ai connu, de ce que je lui dois.

J’ai intégré le programme Rézo dirigé par Jean-Pierre Sainton en 2015. Ce programme de recherche s’appuyait sur une base de données collaborative. J’adore les bases de données et j’étais intéressée par le concept collaboratif parce que je trouve qu’il est utile dans la production de savoir ; mais je peinais à me motiver et à donner du sens à ma participation, car je suis spécialiste du XVIIIe siècle alors que les principaux chercheurs et chercheuses participant au projet travaillaient sur la période contemporaine.

Un jour de décembre 2017, nous avons eu une discussion avec Jean-Pierre sur les recherches qu’il faisait autour du monde du travail du Galion dans les années 1920. Il avait réalisé un organigramme des hiérarchies sociales de l’usine, répertorié la liste du personnel et rassemblé des éléments de l’histoire familiale des Réjon-Tisserand. Il se questionnait sur le tissu social et sur les modalités de l’ascension. Dans un premier temps, il voulait travailler sur les « fonctions hautes » de l’usine, car, pour les ouvriers agricoles, un long travail préalable d’identification serait nécessaire. C’est au cours de cette discussion que nous avons réalisé que nous pouvions faire quelque chose ensemble : lui à partir de ses analyses qualitatives fines et de sa connaissance hors pair de la période et l’espace étudié, moi à partir de la collecte et du traitement des données sous forme de base, de ma connaissance des structures sociales de la période esclavagiste et de ma bonne capacité à retracer des généalogies sur un temps long et sur les périodes anciennes. Il a partagé ses photos et notes de synthèse du principal fonds d’archives à étudier et me les a laissées découvrir. J’étais enthousiaste !

Rien n’est jamais simple en recherche, à commencer par l’accès aux outils ! Mais qu’à cela ne tienne, faute d’un accès facile à la base collaborative, je me suis vite rabattue sur un tableur Excel que j’ai structuré dans la même logique en le simplifiant. Pendant que Jean-Pierre poursuivait son étude qualitative des archives, j’établissais une base de données des cadres de l’usine du Galion. Nous alternions entre des échanges mails et des séances de travail pour faire des points sur nos avancées respectives et définir les orientations à prendre.

L’année 2018 fut le temps de la collecte de données. J’avais commencé par chercher la date et le lieu de naissance des cadres de l’usine, puis m’étais attelée à retrouver les principaux éléments d’état civil des géreurs et économes, enfin à retracer les généalogies. Jean-Pierre confrontait ce qu’on trouvait, vérifiait les possibles erreurs, regardait les éventuelles aberrations, proposait des orientations.

En mars 2019, je lui envoyais un premier portrait à partir de mes recherches, celui de Hayot Mansuéla ; son message encourageant m’incitait à poursuivre dans la lancée avec un autre de Camille Blaisemont dont il avait à ce stade déjà parfaitement cerné le profil remarquable dans l’histoire de l’usine du Galion. Jean-Pierre partageait ses hypothèses, ses observations au gré des archives consultées, et envoyait ce qui pourrait m’aider à cerner la figure sociale du géreur sur laquelle il se concentrait, moi qui ne suis pas du tout spécialiste de la période : note sur la fonction du géreur, première esquisse des caractéristiques des membres du corpus…

En août 2019, Jean-Pierre s’est rappelé à mon bon souvenir pour savoir où j’en étais. Je me sentais débordée par des missions contractuelles, je ronchonnais, je me demandais à quel moment je trouverais le temps d’écrire la communication à présenter lors de la seconde journée Rezo en octobre. D’un calme imperturbable, il m’avait répondu qu’il continuait d’écrire et m’enverrait ses premiers résultats et il m’invitait à faire « le max, même si tout n’est pas bouclé ». Il savait que nous avions de la matière et pressentait qu’on tenait là un bon article de revue.  C’est ainsi qu’en septembre, il a suggéré que notre contribution à deux voix  s’accorde sur un titre commun et qu’on se répartisse ensuite les parties : une analyse qualitative de la fonction et de la place du géreur pour lui, leur origine et leurs liens pour moi.

Nous avons présenté notre communication à la journée d’étude du 30 octobre, elle a été bien accueillie. Il restait donc à compléter et affiner la recherche en prévision de la soumission du papier pour publication. Nous nous sommes accordé sur un plan : Jean-Pierre se chargerait de faire l’introduction  et de traiter la première partie sur la figure sociale du géreur d’habitation, sa place et sa fonction, son souci permanent de gérer la disponibilité des bras. Je m’occuperais de présenter dans la seconde partie l’origine et profil des géreurs du Galion, leur milieu familial, leur parcours, leurs lieux de vie, leurs fréquentations… Nous fusionnerons nos données dans une troisième partie pour présenter deux cas remarquables l’archétype du géreur, Camille Blaisemont, et Hayot Mansuela, le géreur « nègre ».

En mars 2020, une fois de plus, Jean-Pierre m’avait gentiment relancé pour connaître l’avancée de ma rédaction. Lui avait fini. Moi, mauvaise élève, j’étais en retard ! Après une fructueuse séance de travail, je m’activais à nouveau avec l’envie de proposer quelques choses qui fasse honneur à la hauteur de ses analyses, au moins d’essayer en tout cas. Je proposais alors d’enrichir la base de données avec les salaires, gratifications, promotions ou déclassements des géreurs pour suivre leur parcours au sein de l’usine. Je lui soumettais mon sentiment qu’il manquait un portrait dans ma partie, celle d’un petit Blanc, qu’il m’encouragea à faire. Quand je lui partageais mes analyses des courriers de l’usine, il confirmait, nuançait, complétait et me donnait des éléments pour en affiner ma compréhension. En juillet 2020, nous avions chacun rédigé la base de l’article finale. En décembre, il me recontactait pour mettre concrètement en commun le papier intégrant nos deux apports afin d’entamer le processus éditorial.

Jean-Pierre était indiscutablement l’aîné, l’historien chevronné, celui des deux duquel il y avait à apprendre, particulièrement sur l’appareil conceptuel des recherches en cours. J’en avais parfaitement conscience ; j’avais beau connaître mes compétences, je restais une jeune chercheuse et je me sentais petite devant lui. Pourtant, il avait toujours du tact dans sa manière d’exposer sa pensée, de proposer un champ des possibles ou de me guider dans l’approche. Il traitait avec égards mes questions ou propositions. Quand il fallait faire un choix, nous échangions pour nous mettre d’accord. Je me souviens de la béate satisfaction que j’ai ressentie quelques jours avant la journée d’étude, quand j’ai réalisé que mon traitement des données montrait quelques éléments sur la politique de recrutement des géreurs liée à l’origine familiale et sociale ; cela me donnait le sentiment que, là, enfin, c’est moi qui apportais quelque chose à Jean-Pierre !

tanlistwa, ach, 2014
Ach 2014

C’est en février 2021, à la lecture de sa partie rédigée qu’il m’avait envoyée pour avis, que j’ai réalisé pleinement ma joie véritable de cette collaboration et que je le lui ai témoigné : « je suis admirative de la clarté du propos, et de la finesse de tes analyses. (C’est tellement motivant de travailler auprès d’un chercheur de ton envergure, merci !) J’espère devenir un chercheur capable de produire de même dans quelques années. En attendant, j’ai fait à la mesure de mes compétences… » et de lui transmettre quelques coquilles repérées et remarques pour le principe, pour faire honneur à tout ce qu’il me transmettait par ce projet.

Quelques jours plus tard, il m’a proposé un super paragraphe sur une approche conceptuelle de la topologie pour l’ouverture de ma partie. Jusqu’au bout, il m’aura fait bénéficier de son expérience et de son érudition ! En mars, l’article finalisé a suivi le processus habituel : la livraison du papier, les avis des relecteurs, les modifications à faire, une validation, des bon-à-tirer, la rédaction d’un résumé, le choix des mots-clés… En août, le tout était sous presse pour la parution prévue en octobre.

J’aime cette étude des géreurs du Galion parce que je crois qu’elle illustre la plus-value que peut apporter une recherche menée conjointement dans les analyses. Je l’aime aussi parce qu’elle s’inscrit dans l’étude des constructions sociales des transitions post-esclavagistes ; elle donne corps à la perpétuation des structures à travers un temps long, tout en mettant en lumière les transformations sociales nouvelles à l’œuvre dans l’usine du Galion. Je l’aime encore parce qu’elle laisse en suspens bien des questions intéressantes et invite à d’autres recherches.

Jean-Pierre avait d’autres publications en projet issues de ses recherches sur l’histoire du Galion ; cette publication était une porte d’entrée vers une analyse d’histoire sociale bien plus large avec toute la richesse et la finesse dont il savait faire preuve. Dès notre premier échange et plusieurs fois au cours de cette recherche, il m’avait dit combien il était persuadé qu’il fallait faire l’histoire foncière du domaine, l’étude des transmissions de propriétés et les lier à cette étude sociale.

Je suis profondément attristée de vous parler de tout cela dans ces circonstances, et dans le même temps, je suis profondément reconnaissante d’avoir pu connaître Jean-Pierre, d’avoir travaillé à ses côtés et d’avoir vécu cette expérience formidable qu’il m’a généreusement offerte par ce travail commun.

Puissions-nous conserver précieusement ce que Jean-Pierre Sainton nous a transmis.


L’étude sur les géreurs du Galion est en accès libre, vous pouvez la découvrir aux liens ci-dessous.

Partie 1 Les géreurs du domaine sucrier du Galion (Martinique) durant l’entre-deux-guerres

Partie 2 Prosopographie des géreurs du Galion au début du XXe siècle

Résumé : Des premières décennies après l’abolition de l’esclavage aux années 1960 qui voient la fin de la société d’habitation tardive, la figure du géreur d’habitation a dominé l’univers social antillais du monde sucrier. La contribution revient sur les contours de ce groupe social, observé au cours de la période de l’entre-deux-guerres, période charnière de la fabrication sociale antillaise, à partir d’une étude rigoureuse des fonds d’archives du domaine du Galion, en croisant l’exégèse classique des sources et l’approche qualitative par les réseaux. Cette étude constitue un point d’étape dans l’écriture d’une histoire sociale antillaise. Les deux articles qui ont conjugué les recherches de Jean-Pierre Sainton et de Jessica Pierre-Louis, livrent les premiers résultats de l’analyse : Qui étaient les géreurs de ce grand domaine sucrier qui dominait alors tout le corps social trinitéen ? De quel milieu social provenaient-ils ? Quelle était la nature de leurs rapports au sein du groupe ? Comment se positionnaient-ils entre leurs employeurs usiniers et les travailleurs des habitations ? Que nous apporte ce type de croisement méthodologique dans l’élaboration d’une sociologie historique antillaise ?

Mots-clés : Histoire sociale,réseaux, travail, géreurs, habitation, usine, Galion, Trinité, Martinique, Antilles, entre deux guerres.

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