Des femmes libres de couleur au cinéma : The House That Will Not Stand

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tanlistwa-the-house-that-will-not-stand-marcus-gardleyPour finir l’année 2018, une fois n’est pas coutume, je vais vous parler cinéma ! Enfin pour être honnête, je vais surtout vous parler d’une partie de mes recherches de thèse et de ce que j’aimerais voir dans un film sur le sujet , parce que, oui, j’ai découvert un projet de film qui est proche de mon domaine d’expertise en histoire! So cool ! Aujourd’hui, je vous parle donc des femmes libres de couleur et de ‘The House That Will Not Stand’, film en projet tiré de la pièce de théâtre éponyme de Marcus Gardley.

Femmes libres de couleur et préjugé dans le monde colonial

Avant toute chose, je vous rappelle ce que j’entends par femmes libres de couleur : des femmes, noires ou métissées, nées libres ou affranchies. Malgré leur statut de personne libre, ces femmes (tout comme les hommes libres de couleur) furent discriminées par le préjugé de couleur, en raison de la pigmentation de leur peau et/ou de leur origine servile présumée dans des sociétés coloniales esclavagistes.

Le préjugé de couleur qui s’est développé aux Antilles françaises lors de la colonisation fut à la fois social et juridique ; autrement dit, certaines choses étaient interdites par la réglementation, comme les legs des Blancs aux libres de couleur à partir de 1726 en Martinique, d’autres furent légalement possibles, mais peu pratiquées, comme le mariage mixte — du moins, c’est vrai à la Martinique et en Guadeloupe, j’y reviens dans le paragraphe suivant… —-, car la pression sociale désapprouvant ce type d’union était très forte. Tout ceci fut valable pour nos 2 îles jusqu’en 1833, date à laquelle, le préjugé de couleur juridique fut supprimé. Inutile de développer ici à quel point la fin du préjugé juridique ne s’accompagne pas nécessairement de la fin du préjugé social.

L’organisation sociétale autour du préjugé de couleur se retrouve dans toutes les colonies françaises de la grande Caraïbe ; avec des variantes liées notamment aux réglementations locales et aux dates d’adoption des textes. Le « Code Noir » de Martinique (premier texte légiférant sur l’esclavage dans les colonies) date de 1685, mais celui appliqué en Louisiane est de 1724. Entre ces textes, il y a des différences parfois importantes ; le mariage mixte en fait partie ! Il est possible en Martinique, mais il est interdit en Louisiane. Si j’insiste sur le mariage mixte, c’est parce que le film en projet prend place dans la Louisiane des années 1810, où l’on suit l’histoire d’une femme de couleur « placée » auprès d’un Blanc et de leurs 3 filles.

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Agostino BruniasFree Women of Color…(Dominica)

Femme de couleur à La Nouvelle-Orléans, Louisiane.

Pour faire bref, La Nouvelle-Orléans  fut fondée en 1718 par les Français. Elle tomba sous domination espagnole à la fin de la guerre de Sept Ans. Elle fut ensuite temporairement restituée à la France en 1800, avant de finalement être vendue avec la Louisiane par Napoléon aux États-Unis en 1803.

Longtemps occupée par des Français, La Nouvelle-Orléans en a donc les caractéristiques coloniales : une répartition tripartite composée d’esclaves, de colons blancs et dans un entre-deux des libres de couleur discriminés par le préjugé de couleur.

Si je suis si enthousiaste à l’idée du projet de film, c’est parce que la comédie dramatique de Marcus Gardley s’intéresse aux femmes de couleur de La Nouvelle-Orléans en début du XIXe siècle, sujet pas tellement développé au cinéma. Il y est question de couleur de la peau, de recherche de la liberté, et de ce qu’a impliqué le préjugé de couleur pour ces femmes. Ces sujets sont cruciaux pour comprendre notre histoire, c’est pourquoi ils ont fait partie de mes centres d’intérêt tous au long de mes travaux de thèse.

Loin du cliché de la femme lascive entretenue par les hommes blancs (même si des cas ont existé), les femmes de couleur ont cherché à contourner les contraintes liées au préjugé de couleur pour améliorer leur sort et celui de leur descendance. Les parcours sont multiples et complexes, fruit des histoires de familles, des opportunités de la vie, du niveau d’éducation, des fréquentations… J’espère vraiment que cette diversité de parcours possibles sera perceptible dans le film.

Surtout, la Louisiane du début du XIXe siècle offre un cadre particulier d’observation du thème, car nous sommes à une époque où la perception états-unienne des relations interraciales se confronte aux pratiques culturelles coloniales françaises implantées sur le territoire. Déjà discriminées par le préjugé de couleur, les femmes libres de couleur furent encore davantage contraintes par un droit plus restrictif à leur égard. On découvre là un contexte différent de nos îles restées françaises.

Le plaçage en Louisiane …  entre mythe et réalité

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Femme Quarteronnée, esclave à Surinam

Je vous écrivais plus haut que les réglementations divergeaient en fonction des territoires et qu’en Louisiane, le mariage mixte des femmes de couleur avec des hommes blancs n’ était juridiquement pas  possible. À cause de cela (mais pas que), la construction d’une notion sans équivalent en Martinique ou en Guadeloupe a émergé : le plaçage.

Dans l’imaginaire collectif, le plaçage du XIXe siècle en Louisiane fait référence au fait de « placer » une  belle quarteronne (femme métissée claire) sous la protection d’un riche blanc, à l’occasion de bals, où la mère fait office de chaperonne et d’entremetteuse. Ainsi « la quarteronne de La Nouvelle-Orléans fut représentée tantôt comme une figure tragique soumise à une exploitation sexuelle orchestrée, tantôt comme un prédateur sexuel piégeant les hommes en usant de son corps et de sa sexualité débridée pour assurer son confort et sa promotion sociale. »(*) Cette représentation binaire mythique a persisté jusqu’au début du XXIe siècle, faisant du plaçage une caractéristique typique de La Nouvelle-Orléans dans l’imaginaire états-unien et probablement au-delà de ces frontières.

Dans les faits, le plaçage était surtout un moyen de contourner la loi qui interdisait les unions interraciales. Il y eut certes vraisemblablement l’exploitation sexuelle de certaines femmes, mais il y eut aussi des relations d’amour et des concubinages. En effet, la forme contractuelle du plaçage permettait de montrer l’existence d’une compagne de couleur et théoriquement de protéger économiquement celle-ci et les enfants nés de l’union. Pour autant, le plaçage n’était pas forcément bien vu dans la société coloniale française et il fut  encore moins accepté par les Américains des États-Unis dont les règles de distinctions raciales étaient encore plus marquées, y compris pour les antiesclavagistes qui ont pu rejeter le plaçage comme forme d’exploitation sexuelle.

Le plaçage est un des sujets majeurs de projet du film, puisque l’un des personnages principaux est une quarteronne placée.  En effet, Béatrice était la maîtresse légalement reconnue d’un riche homme blanc dont elle eut trois filles.  J’espère donc que le film présentera toute l’ambiguïté d’une situation où se mêlent à la fois  les rapports de dominations liés à la couleur et au sexe, mais où l’amour et l’attachement ne sont pas nécessairement exclus.

Entre nuance et complexité : ce que le film pourrait nous montrer sur le plan historique!

Le plaçage est un moyen d’aborder de nombreux éléments de l’histoire des femmes de couleur dans la période coloniale. Sur le plan juridique, il y a toute une réflexion à mener entre la règle de droit et la pratique. Ce n’est pas parce que la loi interdit quelque chose que les gens respectent l’interdit. Ce n’est pas non plus parce que la loi interdit quelques choses, que la loi est appliquée en termes de sanctions(**). Et comme souligné plus haut, chaque territoire a ses subtilités législatives.

Sur le plan économique, il y a aussi une multiplicité de situation possible. Le plaçage a peut-être contribué à l’enrichissement des femmes de couleur ; mais, il serait intéressant aussi de s’interroger sur la circulation des biens au-delà de la transmission des Blancs aux femmes de couleur libre et aussi d’étudier les rivalités qui ont pu se cristalliser entre les branches blanche et de couleur de familles liées par ces « protecteurs ». J’avais par exemple dans un article sur la fortune des libres de couleur montré comment l’argent pouvait « blanchir » ou tout au contraire renforcer le stigmate de la couleur à cause des enjeux d’héritage.

Sur le plan social, il y a la question des relations avec les autres personnes. Quels liens entretient-on avec les hommes de couleur, avec les hommes blancs, avec les femmes blanches quand on est une femme de couleur libre. Qui fréquente-t-on ? Qui épouse-t-on? Quelles relations valorise-t-on ? À quelles relations renonce-t-on pour améliorer sa condition ? Dans mes travaux, j’ai observé que femmes et hommes de couleur n’avaient pas les mêmes possibilités du fait de la structure sociale et donc pas les mêmes stratégies.

Enfin, j’espère que le film traitera du difficile rapport à l’esclavage pour les Libres de couleur. Comment ces femmes, parfois très riches, appréhendent-elles le système esclavagiste, fardeau enduré par une partie de leurs ancêtres et parfois par des membres de la famille, quand tout en même temps,  la possession d’esclaves est le symbole de la réussite dans ces sociétés coloniales ? Les compromis et les paradoxes de la pensée ont dû être nombreux et douloureux.

Voilà, en ce jour de Noël, j’espère bien sûr qu’il y aura de superbes costumes et décors, que la psychologie des personnages sera développée, que le scénario tiendra la route, mais surtout j’espère que ce film saura offrir un regard riche et nuancé sur la société de La Nouvelle-Orléans et sur les femmes de couleur libre tout en mettant en lumière les caractéristiques de ce territoire. Ce serait un joli un cadeau. En tout cas je l’attends avec impatience ! Et vous, qu’espéreriez-vous d’un tel film ?

Je profite de ce dernier billet de l’année 2018 pour vous souhaiter un agréable temps de fêtes et je vous retrouve en 2019 avec tous pleins de billets pour continuer la découverte de nos histoires.


Notes
(*)Nathalie Dessens, Corps, couleur et sexualité…
(**)Sinon, combien de femmes aurait-on du verbaliser pour l’interdiction du port du pantalon à Paris entre 1800 et 2013 !?

Bibliographie

Iconographies

  • Manioc ; Tardieu, Jean-Baptiste Pierre, Femme Quarteronnée, esclave à Surinam, XVIIIe siècle.
  • Brooklyn Museum, Brunias, Agostino, Free Women of Color with their Children and Servants in a Landscape, XVIIIe siècle.

Webographie  (en anglais)

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