Le « marché aux esclaves » du Mouillage à Saint-Pierre de la Martinique.

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Temps de lecture : environ 9 minutes.
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Il y a quelques jours, j’ai suivi la visite Déssan an vil « 22 mé » de Valy à Saint-Pierre (c’est super intéressant, foncez la faire quand Valy propose des dates sur l’Instagram ou sur le beacons d’Oliwonlistwa ; d’ailleurs, faites aussi celle de Fort-de-France et celle du Lamentin, elles se complètent mutuellement !). La visite a été l’occasion de me rappeler qu’en étudiant les cartes de Saint-Pierre, j’avais repéré sur l’une d’elles la mention d’un « marché aux esclaves » dans la paroisse du Mouillage ; mais aussi que plus tard, en discutant avec un collègue, on réfléchissait à l’absence d’autres mentions de ce marché dans les archives à notre connaissance. Curieuse de savoir s’il était mentionné ailleurs, j’ai commencé à farfouiller la documentation pour trouver une confirmation de son existence. Aujourd’hui, je partage avec vous mes questionnements et mon enquête sur le « marché aux esclaves » du Mouillage à Saint-Pierre de la Martinique.

Sur les cartes, une mention unique en 1763 d’un « negro market »

Puisqu’une carte de 1763 signalait un « negro market », j’ai d’abord consulté d’autres cartes représentant Saint-Pierre de la Martinique entre 1635 et 1848, autrement dit pendant toute la période esclavagiste, pour voir si d’autres cartes donnaient la même information.

Dans les cartes du XVIIe siècle, comme celle réalisée en 1685 par Marc Payen, ingénieur du roi, vous pouvez voir qu’il fait figurer la raffinerie du Mouillage (qui disparaît à la fin du XVIIe siècle des conséquences de la politique royale visant à empêcher la concurrence des raffineries de la métropole, cf. Chauleau, 1994) et la batterie Saint-Charles, mais rien ne ressemble clairement à une place dans ce secteur. C’est cette même occupation de l’espace qui prévaut dans les représentations jusqu’en 1734 ; puis dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la configuration de l’espace évolue.

tanlistwa, plan, Saint-Pierre, Marc Payen, 1685
Détail de « Plan géométrique du bourg et fort Saint-Pierre de l’isle Martinique (…). » par Payen, Marc, ingénieur du Roi, 30 septembre 1685.

La seule carte qui mentionne explicitement un marché d’esclaves est celle anglaise de 1763 faite par le capitaine de la Royal Navy John Stott. Il situe cette place juste à côté d’un point pour s’abreuver en eau. La place est aussi figurée en 1776 et en 1807, mais elle n’est pas légendée. Aujourd’hui, il s’agit de la place Frank Perret ; on y trouve dans le prolongement la station-service à l’entrée de la ville quand on vient du Carbet.

tanlistwa, plan, Saint-Pierre, Martinique, John Stott, 1763
Plan. The Bay, Town, Fortifications and Environs of Saint-Pierre in the Island of Martinique…, Stott, John, capitaine de la Royal Navy, 1763

En 1819, une carte légende « place du mouillage ». Une carte de 1820 signale un corps de garde et le parc d’artillerie autour de la place. En 1847, à la veille de l’abolition définitive de l’esclavage, le corps de garde est toujours présent et, en 1900, c’est toujours sous ce nom de « place du mouillage » que je la trouve dans un plan de la ville.

tanlistwa, plan, Saint-pierre, Laroque Dufau, 1819, Martinique
Plan topographique de la ville et environs de Saint-Pierre Martinique…, par Laroque Dufau, arpenteur général adjoint, 1819

À partir des cartes, on peut supposer qu’il y a toujours eu des fortifications dans ce secteur, qu’une place est là depuis au moins la seconde moitié du XVIIIe siècle, qu’elle a fait office de marché d’esclaves autour de 1763 et qu’elle se nomme « place du Mouillage » tout au long du XIXe siècle.

En peinture, le marché de Saint-Pierre par Le Masurier

Tout cela est bien joli, mais ne nous confirme pas la présence habituelle d’un marché aux esclaves sur cette place du Mouillage ; et, en l’absence d’autres mentions, c’est un peu léger pour en faire une vérité historique indiscutable. J’étais déjà proche d’accepter l’idée que le mystère resterait entier, quand il y eut un moment de lumière dans mon esprit ! je me suis souvenue que Le Masurier avait peint au XVIIIe siècle « Le marché de Saint-Pierre à la Martinique ». Or Le Masurier est venu dans les Antilles vers les années 1770, autrement dit, à la même période à peu près que John Stott ! Avec un peu de chance, s’il y avait eu une permanence du marché aux esclaves et que le marché de Le Masurier était celui du Mouillage…

En regardant l’œuvre peinte et en la transposant dans l’espace actuel, il me semble que l’arrière-plan correspond bien à la morphologie du paysage que l’on peut encore observer de nos jours depuis la station-service du quartier du Mouillage. On y retrouve la société pierrotine dépeinte dans sa diversité de statut et d’occupation : esclaves, libres de couleur, blancs, vendeur, acheteur, colon, soldat… et le peintre donne à voir les multiples produits tels les poissons, fruits, légumes, étoffes… que l’on peut s’attendre à trouver sur un marché. Néanmoins, rien sur la peinture ne paraît figurer une vente d’esclaves…

Toutefois, si vous prenez le temps de zoomer et de regarder les détails, au fond, devant un bâtiment de pierre, on découvre des femmes et hommes nus, assis ou debout, regroupés devant un muret. En dehors des petits enfants et du garçon montrant les oiseaux, les autres personnages noirs du tableau sont au moins vêtus d’un pantalon ou d’une robe ; par ailleurs, ces femmes et hommes nus sont les seules personnes inactives de la scène. Tout cela m’amène à penser qu’il pourrait bien s’agir de captives et captifs de traite destinés à être vendus comme esclaves.

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Détail, Le marché de Saint-Pierre à la Martinique par Le Masurier (documenté en 1769-1775),

Le tableau du marché par Le Masurier ne donne pas à voir une vente d’esclave, mais les détails de la peinture semblent aller dans le sens de la carte de 1763 en figurant des personnes qui ont tout l’air de former un groupe de captives et captifs récemment débarqués et prêts à être vendus.

La vente d’esclaves à la place du Mouillage, une pratique dans la longue durée ?

Puisque les plans signalent une place du Mouillage et que la peinture de Le Masurier y représente un marché, il restait à chercher dans la documentation écrite une trace des activités qui y eurent lieu pour confirmer la vente de personnes esclavisées sur ce site. J’ai ainsi recherché des informations relatives au « marché du mouillage » ou à la « place du mouillage » de Saint-Pierre à la Martinique.

Dans le livre Le Mouillage Port de Saint-Pierre, A. De Reynal mentionne que la Compagnie du Sénégal avait sa maison à l’entrée de la ville, au marché du Mouillage ; or cette compagnie était spécialisée dans la traite négrière ; il est donc vraisemblable que des captifs furent débarqués et vendus dans cet espace dès le XVIIe siècle.

Les textes contenus dans le Code de la Martinique mentionnent ce lieu sous le nom de « petite place du Mouillage » (1765) ou « place du Mouillage » (1777) confirmant son existence reconnue au moins depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1765, le gouverneur tentait vainement d’imposer aux matelots et vendeurs de pacotille qui s’agglutinaient devant l’église du quartier que la place du Mouillage devienne l’unique lieu de vente. En 1777, le sieur Segond fut autorisé à y mettre une fontaine dont il pouvait vendre l’eau aux marins. Mais ce qui m’intéressait surtout c’était de retrouver l’existence de vente d’esclaves. Ce sont les annonces et avis divers des gazettes de l’époque qui pouvaient le plus facilement renseigner sur cet aspect ; j’ai donc notamment lu la Gazette de la Martinique et le Courrier de la Martinique.

Sur la place du Mouillage se tenait un marché où la population de l’époque pouvait acheter sa nourriture quotidienne ; mais un certain nombre d’annonces témoignent que cette place était aussi le lieu d’acquisition de marchandises locales ou récemment débarquées des navires, parfois des marchandises liées à des liquidations de successions ou encore à des saisies de justice, vendues directement sur la place ou dans les entrepôts aux abords.

Je n’ai pas trouvé pour le XVIIIe siècle d’annonce de vente d’esclaves sur la place du Mouillage ; en revanche, en 1803, on trouve au moins deux annonces dans la Gazette de la Martinique. En janvier, c’est une cargaison complète, 390 captives et captifs, qui était attendue pour la vente.
« à Vendre, Mercredi prochain 2 février, au magasin de Mme Wandas, Place du Mouillage, 390 Nègres de premier Choix, arrivés de la Côte de Mayombe par le Navire Français le Pactole, Capitaine Salaun.
Le dit capitaine Salaun desirant réaliser la valeur de cette Cargaison pour la charger sur son navire, mettra à l’écart toute prétention, et se relâchera tant qu’on peut l’espérer pour du comptant.
Pour la plus grande facilité des acquéreurs, on recevra en payment des denrées de premiere qualité, au cours de la place. »

Quelques moins plus tard, en septembre, un reste de cargaison fut aussi proposé sous forme de vente aux enchères dans un magasin de la place.
« Samedi prochain, 24 septembre, il sera Vendu à l’Encan, dans le magazin de M. Enfanton, place du Mouillage à 9 heure du matin,
                                  24 Nègres Nouveaux nation Arada,
en très bon état et bien portants, dont 9 hommes et 14 femmes, reste de la Cargaison du navire Négrier le Courrier des Indes, capitaine François Legeol, venant de la Côte d’Or ; d’ici là on continuera à les vendre de gré-à-gré dans ledit magazin. »

Encore en 1846, dans le Courrier de la Martinique du 11 février, une vente fut annoncée pour une jeune fille saisie par l’administration coloniale.
« vente par autorité de justice,
Au nom du roi, la loi et justice, on fait savoir que, le dimanche 15 du courant, à l’heure de midi, sur la place du marché du Mouillage, il sera procédé à la vente de l’esclave Marie-Sainte, dite Négresse, négresse âgée de 14 ans.
Saisie exécutée à la requête de M. le trésorier de la colonie ».

Est-ce que la place du Mouillage était l’unique marché aux esclaves du quartier ? Non. On trouvait au quartier du Mouillage de nombreux entrepôts de marchandises de toutes sortes, il n’est donc pas étonnant que la place du Mouillage n’ai pas été le seul lieu de vente d’esclaves. On trouve par exemple dans les annonces de la Gazette nationale et politique de 1793, une vente de 160 captifs dans un magasin du citoyen Flaman, Grand-rue, au Mouillage.

Je n’ai pas consulté l’intégralité des journaux conservés de l’époque, toutefois, les données que j’ai pu récupérer çà et là tendent à montrer que si la place du Mouillage n’était pas exclusivement dédiée à la vente d’esclaves, elle fut un lieu d’arrivée de captifs de la traite négrière et de vente de personnes esclavisées tout au long de la période esclavagiste à la Martinique. Cette longue pratique de vente d’humains explique sans doute qu’après l’abolition de l’esclavage en 1848, la place du Mouillage fut encore un lieu de débarquement de celles et ceux exploités comme main-d’œuvre. En 1854, un article de La Presse du 4 avril signalait l’arrivée de « nouveaux travailleurs dont la Martinique vient de s’enrichir », 505 femmes et hommes engagés indiens.
« Le Louis-Napoléon a mouillé sur le plateau, et après l’accomplissement des formalités prescrites par le décret et les arrêtés locaux sur l’immigration, ses passagers, au nombre de 505 Coolies, de tout sexe et de tout âge, ont été débarqués et logés dans la maison Beausoleil, place du Mouillage. »
Déjà placées, ces personnes ne devaient être présentes dans l’entrepôt, après une longue traversée en mer, que le temps de rejoindre les habitations auxquelles elles étaient destinées.

J’ai lu en ligne sur une fiche évoquant la place du Mouillage que celle-ci avait longtemps été appelée « Marché aux Esclaves », la mémoire populaire du passé esclavagiste du site aurait donc été transmise. Et vous, connaissiez-vous cette appellation ? Connaissez-vous d’autres lieux réputés avoir été des « marchés aux esclaves » à la Martinique ? Les annonces pour la vente de saisies de justice ont en général les places de bourg comme lieu des enchères ; la plupart de ces places, sans jamais être des espaces uniquement dédiés au commerce de femmes et d’hommes de tous âges réduits au statut d’esclave, ont donc dû être au moins ponctuellement leur lieu de vente.


Bibliographie

  • Chauleau Liliane, Dans les îles du vent, la Martinique, XVIIe-XIXe siècles, 1994.
  • De Reynal Adeline, Le Mouillage, port de SaintPierre de la Martinique : 3 siécles d’histoire, 1992.

Archives territoriales de Martinique

  • Gazette de la Martinique, Saint-Pierre, 1803-1806
  • Plan Général, vue de Saint-PIerre, 1900, 1FI 261

Archives nationales outre-mer

Bibliothèque nationale de France

Base de données America’s Historical Newspapers (Biblithèque universitaire des Antilles)

  • Gazette nationale et politique du 2 avril, Saint-Pierre, 1793

Iconographies

  • Le Masurier, Le marché de Saint-Pierre à la Martinique, Huile sur toile – 169 x 234 cm, Avignon, Musée Calvet (donation Marcel Puech), Photo : Musée Calvet, Avignon.
    L’image du tableau provient du site de la Tribune de l’Art. N’hésitez pas à consulter la page, vous pourrez y trouver d’autres peintures de Le Masurier dont la bien connue Famille métisse et aussi celle des Esclaves noirs à la Martinique.
    Consulter l’image en haute définition.

Webographie

  • Rotary Club, fiche sur Le marché du Mouillage
  • Suivre Oliwonlistwa pour les visites «Déssan an vil» sur Instagram ou sur beacons

3 réflexions sur “Le « marché aux esclaves » du Mouillage à Saint-Pierre de la Martinique.

    1. Merci pour votre commentaire !
      Dans les documents que j’ai consultés, je n’ai pas vu mention de la place Bertin comme ayant un marché aux esclaves, ça ne veut pas dire que ça n’a jamais été le cas et il y a peut-être eu des ventes d’hommes et de femmes ponctuellement… il faudrait chercher des archives en ce sens. En revanche, j’ai lu dans l’historiographie que des condamnations ont été exécutées sur cette place, notamment celles à mort des esclaves révoltés du Carbet en 1822.

      J’aime

  1. Pour des précisions voir:

    Description des exécutions de 1822 par moi-même dans l’émission « plaisir de lire »
    lire aussi « le général Donzelot…. »

    J’aime

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