Être une famille entre liberté et esclavage

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Temps de lecture : environ 8 minutes.
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 Avant que le mois de mars s’achève, j’avais vraiment envie de vous préparer un article sur un acte de donation que j’ai croisé au cours de mes recherches sur les femmes de couleur et qui m’a beaucoup marqué. Accrochez-vous un peu parce que l’histoire est difficile à résumer en quelques mots, mais elle est passionnante. Aujourd’hui, je vous parle de Marie Catherine Alerte, veuve de Pierre Louis Alcé, qui fit donation à  Jacques Balisier, petit-fils de son défunt mari, d’une maison et de deux esclaves… sœurs dudit Jacques Balisier, en 1812. Autrement dit, je vais vous parler de stratégies mises en place par les personnes de couleur pour garder une famille unie malgré  les contraintes  juridiques liées au système esclavagiste et colonial.

Une donation particulière

Oui, c’est un peu compliqué, mais on va démêler ça vivement. Avant toutes choses, je vous propose de clarifier la situation avec les différents éléments contenus dans l’acte de donation et une petite illustration des liens de parenté. En 1812, Marie Catherine Alerte se présentait devant le notaire pour satisfaire aux intentions de son défunt mari Pierre Louis Alcé. Marie Catherine Alerte était alors décrite comme étant majeure, « négresse » libre, veuve sans enfant du nommé Pierre Louis Alcé. Pierre Louis n’avait pas eu d’enfant avec Marie Catherine, mais il eut au moins une fille,  nommée Rosette « négresse » décédée esclave, avec une autre femme longtemps avant de se marier à Marie Catherine. Le statut  servile se transmettant  par la mère, on peut en déduire que la mère de Rosette était aussi esclave. Pierre Louis était peut-être aussi esclave à cette époque, mais je n’en sais rien pour l’instant. Rosette avait elle-même eu 3 enfants naturels : un fils nommé Jacques Balisier, tailleur d’habit, « câpre », et 2 filles, « négresses », Marguerite 13 ans et Angèle dite Éloïse 16 ans. Le statut servile se transmettant par la mère…, les enfants de Rosette avaient donc hérité eux aussi du statut servile à leur naissance. Néanmoins, Jacques fut affranchi, car c’est en homme libre qu’il se présenta ce jour de 1812 devant le notaire du Lamentin ; il n’en fut par contre pas de même pour ses sœurs qui étaient désignées esclaves de Marie Catherine Alerte en vertu de la communauté de biens qui existait entre elle et son époux depuis leur contrat de mariage établi le 5 novembre 1803 à Saint-Pierre.

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La situation de la famille en 1812

Comment une telle situation était-elle possible ?

En 1812, craignant peut-être de mourir elle-même, Marie Catherine Alerte  fit donation à Jacques Balisier de la maison familiale au Lamentin et des deux petites-filles de son défunt mari. Comment peut-on être noir et propriétaire des membres de sa famille ?
Je ne sais pas comment Pierre Louis Alcé et Marie Catherine sont entrés en possession de Marguerite et Angèle dite Éloïse ; mais, deux options sont possibles. Soit Pierre Louis Alcé était propriétaire de l’esclave avec laquelle il a eu Rosette et il fut donc propriétaire des enfants qui naissaient d’elle. Sinon, Pierre Louis Alcé n’était pas propriétaire de l’esclave avec laquelle il a eu Rosette. Dans ce cas, il a dû acheter ses deux petites-filles à leur maître, première étape pour réunir la famille.
Mais qu’importe la manière dont le couple s’est retrouvé propriétaire des deux filles, on peut légitimement se demander pourquoi ne pas les avoir affranchis. Il faut se rappeler qu’à cette période pour affranchir légalement un esclave, son maître devait non seulement obtenir une autorisation du gouvernement colonial, mais il fallait encore payer une sorte de taxe à la « caisse des libertés ». Il n’y a pas de trace des prix officiels demandés, mais l’historienne Anne Pérotin-Dumon estime que le coût pourrait être de 1000 à 2000 livres pour les hommes, 2000 à 3000 livres pour les femmes ; le prix plus élevé pour les femmes s’expliquant par l’idée de dissuader les maîtres d’affranchir leur concubine. Ce sont de grosses sommes d’argent, car il faut en payer autant pour acquérir les esclaves ; de ce que j’ai pu observer, les prix varient en gros de 500 livres (pour les petits enfants, les vieux ou les malades) à plus de 2500 livres (pour ceux dans la force de l’âge, métissés, et ayant des savoirs-faire particuliers). On comprend qu’il n’était pas facile de faire officiellement affranchir un esclave et que ce coût des affranchissements puisse avoir été un frein pour libérer toute la fratrie.

Le mariage de 1803

Comme l’acte de donation mentionnait que  le contrat civil de mariage avait été reçu le 5 novembre 1803 par le notaire Cairoche, je me suis empressée de rechercher celui-ci dans l’espoir d’en apprendre davantage sur la famille. La  description des apports des époux à la communauté de biens montre que quelques jours avant son mariage, le couple avait acheté un canot et 11 esclaves pour 31 940 livres. Je me suis tout de suite dit que c’était peut-être à ce moment que Pierre-Louis Alcé et Marie Catherine Alerte avaient acquis Rosette, si elle était encore vivante, et ses enfants. Malheureusement, les 2 actes d’acquisition ne sont pas conservés aux Archives de la Martinique.

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Acte de mariage de Pierre Louis dit Alcée et Marie Catherine dit Alerte en 1803

S’il y avait contrat de mariage, il y avait nécessairement aussi un mariage à l’église, j’ai donc ensuite cherché le sacrement dans les registres paroissiaux. En 1803, le couple ne vivait pas au Lamentin, mais à Saint-Pierre, paroisse Notre-Dame du Bon Port au Mouillage. Pierre Louis était probablement affranchi de date récente et peut-être même un Africain, car sa filiation n’est pas précisée, il est juste indiqué qu’il était « nègre de terre libre », alors que Marie Catherine est dite native de la paroisse et « fille naturelle de feue Marie Jeanne négresse libre ». Comme le rappelle l’historien Vincent Cousseau, normalement le qualificatif « nègre de terre » désignait un esclave assigné à la culture, mais certains curés l’ont aussi employé comme synonyme de « nègre nouveau » pour évoquer une personne qui n’était pas née dans l’île.

La donation : un pari sur l’avenir

Marie Catherine devait faire face à deux problèmes : les règles de succession et la présence de membres de la famille esclaves parmi « ses biens ». Les règles de succession sont un sujet compliqué, que je ne maîtrise pas bien de surcroît, je ne vais donc pas rentrer dans le détail. Mais en l’absence de lien direct entre la descendance de son mari et elle-même, Marie Catherine Alerte évitait grâce à la donation que ses biens soient dispersés hors de la famille ou revendus à la faveur du gouvernement à son décès ; elle s’assurait aussi que les deux sœurs restaient au sein de leur famille proche. Les deux jeunes filles jouissaient peut-être au quotidien d’une liberté de fait, mais elles n’en restaient pas moins officiellement des esclaves sur le plan juridique avec tous les risques que cela pouvait comporter. J’ai d’ailleurs été marquée par le souci qu’eut Marie Catherine Alerte de faire préciser dans les conditions, que la donation des deux filles était faite à charge pour Jacques Balisier « de soigner et traiter en bon frère les deux esclaves ses sœurs qui viennent de lui être données».

Bien évidemment, je me suis demandé ce que sont devenues les deux filles. Avaient-elles été affranchies par leur frère ? Dans les années 1830, plusieurs mesures vinrent faciliter les affranchissements. En mars 1831, une ordonnance supprimait la taxe d’affranchissement ; il n’était désormais plus nécessaire de payer des sommes exorbitantes pour affranchir un esclave. L’année suivante, en juillet 1832, une autre ordonnance facilitait les conditions d’affranchissement, notamment pour les libres de fait, c’est-à-dire ceux qui vivaient comme libres, mais sans en avoir la reconnaissance officielle. Les deux mesures participaient à faire progressivement disparaître ce type de situations familiales douloureuses.

Le mystère demeure… 

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Le Masurier (documenté en 1769-1775), Le marché de Saint-Pierre à la Martinique
Huile sur toile – 169 x 234 cm
Avignon, Musée Calvet (donation Marcel Puech)
Photo : Musée Calvet, Avignon

Sans succès, j’ai cherché l’affranchissement des deux jeunes filles dans les années suivant la promulgation de la seconde loi. À force de consulter des documents, je me suis rendu compte que la famille était retournée vivre au Mouillage à Saint-Pierre, raison pour laquelle je vous ai mis cette représentation du marché de Saint-Pierre de Le Mazurier, peinte dans les années 1770. Mais là, comme au Lamentin, je suis restée sans trace des deux sœurs. Peut-être ont-elles été affranchies avant 1832 ? Peut-être sont-elles restées encore longtemps esclaves, mais libres de fait ? Tout ce que j’ai trouvé pour l’instant ce sont 4 affranchissements :

  • Celui de Louis Alcé, 19 ans, demeurant rue de la Madeleine, libre de fait, qui demanda et obtint son affranchissement en 1833.
  • Celui de Jeanne, négresse créole de 23 ans, du mouillage, esclave de dame Catherine Alerte, veue du sieur Pierre-Louis Alcé, demeurant rue de la Madeleine et celui de
    Marie-Louise, capresse créole de 13 ans, du Mouillage, esclave de la même. Toutes deux affranchies en 1835.
  • Celui d’Adrien, « mulâtre créole de 20 ans, tailleur, demandé par son oncle et bienveillant, sieur Jacques balisier, tailleurs d’habit« , au Mouillage en 1838.

Ces actes montrent que la famille était retournée à Saint-Pierre et vivait rue de la Madeleine au Mouillage. Vraisemblablement, Louis et Adrien étaient les fils de l’une ou l’autre des 2 sœurs, nés esclaves eux aussi. Si c’est bien le cas, Marguerite et Angèle dit Éloïse n’avaient pas encore été affranchies en 1818 (date de naissance déduite d’Adrien). Mais voilà, le mystère reste grand et j’espère que d’autres trouvailles me permettront de vous offrir un second épisode sur cette famille qui illustre la complexité des sociétés coloniales de la Caraïbe et les stratégies mises en place par les personnes de couleur pour garder la famille unie et faire face à une législation défavorable.

Et vous, avez-vous rencontré dans vos recherches des familles de couleur entre esclavage et liberté ?


Bibliographie 

  • Anne Pérotin-Dumon, La ville aux Iles, la ville dans l’île: Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, KARTHALA Editions, 2001
  • Vincent Coucceau, Population et anthroponymie en Martinique du XVIIe s. à la première moitié du XIXe s. : étude d’une société coloniale à travers son système de dénomination personnel, thèse, 2015.

Archives

Archives territoriales de Martinique

  • 4Q2/534, donation de 1812.
  • Bulletin officiel de Martinique 3K2/4 et 5.

Archives nationales outre-mer

Archives sur Google Books

Iconographies

  • Le Masurier, Le marché de Saint-Pierre à la Martinique, Huile sur toile – 169 x 234 cm, Avignon, Musée Calvet (donation Marcel Puech), Photo : Musée Calvet, Avignon.
    L’image du tableau provient du site de la Tribune de l’Art. N’hésitez pas à consulter la page, vous pourrez y trouver d’autres peintures de Le Masurier dont la bien connue Famille métisse et aussi celle des Esclaves noirs à la Martinique.

3 réflexions sur “Être une famille entre liberté et esclavage

    1. Merci pour votre commentaire.
      S’il y a une chose de certaine dans l’histoire des Antilles (et dans l’histoire en général) c’est que les situations sont toujours multiples et complexes. J’évoque ici le cas d’une famille à un moment particulier de son histoire, mais il y aurait sûrement beaucoup à apprendre en suivant le parcours d’autres familles, car vraisemblablement, toutes n’ont pas nécessairement choisi les mêmes stratégies pour faire face à ces situations. J’espère qu’au fil du temps je pourrais vous en présenter d’autres.

      J'aime

  1. Bravo encore pour cet article très intéressant. Presque tous mes ancêtres libres de couleur ont vécu entre esclavage et liberté. J’ai un ancêtre qui est affranchi avec sa mère, sa grand-mère par son … grand-père, libre de couleur lui aussi. 🙂

    Aimé par 1 personne

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