Liberty, Perrinon, Lamartine… ces noms d’affranchis qui célèbrent l’abolition de l’esclavage de 1848

Registre d'invidiualité, Liberty Suzette

–> Reading the English version of this post  flag-gb-1
Temps de lecture : environ 8 minutes 45.

Belcon, Bestiol, Cocosomb, Crétinois, Handouil, Macabre, Paresseux, Vondébil… Certains officiers d’état civil ont fait preuve d’un mépris effrayant au moment d’inscrire les affranchis de 1848 dans les registres d’individualités. Heureusement, tous ne se sont pas vus affublés de noms douteux pour ne pas dire ignobles. J’ai par exemple croisé le nom de famille Liberté et aujourd’hui je vous parle donc des noms de famille qui d’une certaine manière célèbrent l’abolition de l’esclavage et le nouveau statut de citoyen des affranchis de 1848.

Registres d’individualité et le principe de la prise de nom

En 1848, après des années de luttes et de résistances ce sont plus ou moins 70 000 esclaves de Martinique qui accèdent enfin à la liberté. Ce changement de statut s’accompagne d’une « prise de nom ». En effet, les esclaves étaient recensés sous un prénom ou un surnom et un numéro. Au lendemain de l’abolition, les nouveaux libres sont donc invités à se faire enregistrer un nom de famille consigné dans les registres d’individualités. J’avais croisé une affranchie prenant le nom de Liberté. Je me suis donc demandé si d’autres noms avaient été choisis ou attribués en lien avec l’abolition de l’esclavage.

L’instant méthodologie…

Pour trouver les noms, j’ai tenté 2 approches. Lister des noms de personnes impliquées dans la cause antiesclavagiste ou dans l’abolition de l’esclavage à partir des articles sur Wikipédia, puis les tester dans la BNPM. Égrainer des listes de noms d’affranchis à partir de deux livres : celui de Durand et surtout Non nou, super travail de l’association CM98, pour voir si des noms ou leurs dérivés en lien avec la thématique apparaissaient.

Autant vous dire que ma liste est incomplète et que ça n’a pas été une mince affaire. 357 pages rien que dans Non nou… je n’ai pas trouvé le temps de lire le dernier tiers de l’ouvrage. Et surtout, les officiers ont souvent joué avec les mots ; les noms sont rarement écrits dans leur forme originale, il y a plusieurs subtilités dans les anagrammes :

  • l’écriture inversée sur le principe des mots anacycliques : Lamartine–> Enitramal
  • le mélange des syllabes : Lamartine –> Marlatine
  • le déplacement d’une lettre : Libre –> Liber

Parfois on croise aussi :

  • l’homophonie : Arago –> Aragaut
  • la suppression d’une lettre : Schœlcher –> Scoelcher
  • le remplacement d’une lettre : Liberté –> Liberti
  • le retournement d’une lettre sur le principe de l’ambigramme : Montesquieu –> Montesquien

Et je ne vous parle là que des mécanismes rencontrés dans le cadre de ce billet ; il y en a d’autres. Mais passons au vif du sujet : les noms attribués. D’ailleurs : nom attribué ou nom choisi ?

Affranchi ou officier d’état civil : qui choisit le nom ?

Il n’y a pas de méthode pour être sûr de qui est à l’origine du nom de famille entre l’affranchi qui se présente en mairie ou l’officier d’état civil qui l’y reçoit et inscrit le nom. Dans certains cas, notamment pour les noms injurieux le doute n’est pas permis. Vu le nombre de jeux de mots utilisés, il y a fort à parier que les officiers ont souvent choisi les noms. Mais je refuse de penser que tous les esclaves auraient été trop idiots ou incultes pour ne pas connaître quelques-uns des grands noms faisant référence à la mythologie, la littérature ou des personnages historiques célèbres. Quand le choix d’un nom se porte sur celui de l’ancien maître ou d’un prénom qui peut être celui du parent, il est tout à fait possible que le choix relève du nouveau libre. Enfin pour les noms d’origine africaine, on peut penser que certains affranchis sont venus avec une très claire idée du nom qu’ils voulaient porter. Pour ce qui nous intéresse dans ce billet, je pencherai plutôt pour un choix de l’officier, mais sans certitude.

Les noms qui célèbrent les antiesclavagistes du XVIIIe siècle

tanlistwa-mirabeau-neptune-1848.png

Montesquieu: en 1748, dans un célèbre extrait satirique sur l’esclavage tiré De l’esprit des Lois, il tournait en dérision les justifications des défenseurs de l’esclavage.
Au Marigot en 1849, Félix, 79 ans, fils de feue Rachel, prend le nom de Montesquien.

Chevalier de Jaucourt : en 1755, il rédigeait les articles « esclavage » et « traite des nègres » (demandant son abolition) dans l’Encyclopédie.
Au Carbet en 1848 et 1849, 5 membres d’une même famille prennent le nom de Jaucourt : Rose, 65 ans, ses filles Claire Marie 30 ans et Marguerite Rose, 28 ans, ses 2 petits fils, André 4 ans, Jean Louis 4 ans.

Benjamin Franklin : partisan de l’abolition de l’esclavage, il publie en 1751 Observations relatives à l’accroissement de l’humanité dans lequel il avance que l’esclavage affaiblit le pays qui le pratique et affranchit ses esclaves dès 1772.
Au Gros-Morne en 1848, Jean 25 ans né en Afrique prend le nom de Kranflin.

Mirabeau: l’un des fondateurs de la société des amis des Noirs en 1788.
À Sainte-Anne en 1849, Neptune, 53 ans, né en Afrique prend le nom de Mirabeau.

Les noms qui célèbrent les antiesclavagistes et les abolitionnistes du XIXe siècle

tanlistwa-ogara-martial-faust-1848.png

 

Alexis de Tocqueville : s’il légitime l’expansion coloniale française, il défend par contre l’abolition de l’esclavage dans les colonies (1839).
À Fort-de-France en 1848, Lucette, 36 ans, née en Afrique, prend le nom de Ocqueville.

Victor Schœlcher : est-il vraiment besoin de le présenter ? Il est entre autres à l’origine du décret d’abolition du 27 avril 1848.
À Fort-de-France en 1848, Marie Victoire 70 ans et sa fille Louise 31 ans prennent le nom de Scoelcher. Au Gros-Morne en 1849, Virginie 33 ans, prend le nom de Schoelfer.

Alphonse de Lamartine : moins associé au combat antiesclavagiste que Victor Schœlcher, il fait pourtant partie des fondateurs de la société française pour l’abolition de l’esclavage et il signe le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848. Donné à 8 personnes, il est ainsi le plus populaire de cette liste de noms de personne.
Au François, en 1849, Pierre 62 ans prend le nom de Marlatine. À Rivière-Pilote en 1848, Nestor, 25 ans, prend le nom de Amartine. Au Gros-Morne en 1849, Avrillette, 44 ans, née en Afrique, ses fils Émile, 11 ans, et Pierre Leu, 9 ans, nés dans la commune, prennent le nom de Malartine. Au Gros-Morne en 1849, Clarisse, 26 ans, et ses 2 enfants Félicité, 5 ans, Aimée, 3 ans, prennent le nom d’Enitramal.

Auguste-François Perrinon : il fait partie de la commission d’abolition de l’esclavage et devient commissaire général à la Martinique en 1848.
Au Gros-Morne en 1949, Daniel 27 ans né en Afrique prend le nom de Ronipert. Chéry 27 ans et sa mère Adélaïde 46 ans prennent le nom de Nonirep. Glaudine né en Afrique, mère d’Adélaïde et donc grand-mère de Chéry, attend 1856 pour prendre son nom ; elle a alors 80 ans.

François Arago et Louis-Antoine Garnier-Pagès : le 10 mai 1848, le gouvernement provisoire est remplacé par une commission exécutive. Lamartine siège alors entre autres avec Arago et Garnier-Pagès.
Au Gros-Morne en 1849, Thélise, 27 ans, et ses 3 enfants Martial Faust, 10 ans, Pierre, 4 ans, et Marie Élisabeth, 18 mois, prennent le nom d’Ogara. À Trinité en 1855, Florentine, 58 ans, prend le nom d’Aragaut. Au Gros-Morne en 1849, Antonia, 20 ans, et ses 2 enfants Marie Anastasie, 2 ans, et Amante, 3 ans, prennent le nom de Segap.

L’abolition de l’esclavage de 1848 à travers des mots : bulletin, citoyen, liberté…

tanlistwa-neyotic-alphonsine-1848

Bulletin : si ce nom peut prêter à sourire, il montre néanmoins toute l’importance de la prise de nom : le droit pour les nouveaux citoyens (homme) de voter, le suffrage universel masculin ayant été adopté en mars 1848. Au Gros-Morne en 1849, Valentin 19 ans et Félix 17 ans, fils de feue Zélie, prennent le nom de Nitellub.

Citoyen : avec l’adoption de la constitution en novembre 1848, la notion de citoyenneté et les droits et devoirs du citoyen revêtent une importance toute particulière. Au Gros-Morne en 1849, Alphonsine 13 ans née à Ducos, prend le nom de Néyotic. À Rivière-Pilote en 1849, Cora, 17 ans, prend le nom de Enneyotic.

Liberté : au Macouba en 1849, Alexis, 19 ans, fils de feue Blandine, prend le nom de étrébil, tout comme le font en 1851, Aline 46 ans née en Afrique, ses fils Vincent Alphonse, 13 ans, et Paul Alfred, 9 ans, nés au Gros-Morne. Au Robert en 1849, Rose 47 ans, ses 4 enfants Rosa, 26 ans, Saint-Prix, 22 ans, Marie, 20 ans et Jacobine, 9 ans, prennent le nom de Liberti. Même commune même année, 2 sœurs Louisia, 26 ans, et Suzette, 19 ans, ainsi que Félicia, 4 ans, fille de cette dernière, prennent le nom de Liberty. À Trinité en 1861 c’est Marie Ludgerie, 16 ans, fille de feue Reinette Liberty, qui prend aussi ce nom. Je n’ai pas trouvé la prise de nom de Reinette, mais je trouve en effet son décès en 1858 (acte n° 181 – Trinité)

Libre : ils sont nombreux aussi ce qui porte le nom de Liber. Liber peut faire référence au dieu de la croissance et de la fécondité, il est d’ailleurs aussi porté en prénom, mais difficile de ne pas y voir l’anagramme de libre. Au François en 1849, Lubin 58 ans et Clarice 50 ans, tous deux nés en Afrique, mais pas forcément apparentés prennent le nom de Liber tout comme au François, Maximin Belhomme, 40 ans. Au Lorrain en 1849, ils sont 10 membres d’une même famille à prendre ce nom : Clémentine, 36 ans, et ses 4 enfants Eulalie, 18 ans, Catherine, 16 ans, Maxime 10 ans, Rosie, 8 ans, mais aussi Louisia, 8 mois, fille d’Eulalie, Marceline 33 ans sœur de Clémentine et ses 3 enfants Véronique, 13 ans, Jean Baptiste, 11 ans, et Jean de Dieu, 9 ans.

Remerci : enfin, au François en 1848, Augustin, 50 ans, né en Afrique, prend le nom de Cimerer.

Bonus : la résistance contre les chaînes persistantes

Voilà un petit panorama des noms de famille qui au lendemain de l’abolition de l’esclavage à la Martinique célébraient l’événement. On le voit, pour les personnages historiques, ce sont surtout des intellectuels du XVIIIe siècle et des hommes politiques de 1848 qui sont utilisés. Du côté des « valeurs », on retrouve essentiellement la référence à la liberté, en opposition à la servitude que j’ai été surprise de rencontrer à travers le nom Serville. En 1849 au François, Eusébie 56 ans et sa fille Judith Francillette 32 ans prennent ainsi le nom de Serville. J’ai d’ailleurs retrouvé plusieurs variantes du lien à la servitude (Serval, Servant, Servilos, Servilius, Servius…).

Enfin, je vous ai parlé de la célébration de l’abolition, mais pour finir je voulais partager aussi la célébration des résistances, du moins, je le perçois comme tel. J’ai rencontré au Carbet deux hommes qui prennent pour nom de famille celui de Jean–Jacques Dessalines, ancien esclave lui aussi, héros de la révolution haïtienne, qui se proclama empereur d’Haïti en 1804. Il s’agit de Gilbert 35 ans qui prend le nom de Dessaline et de Jacques 43 ans sous la graphie Désalline.

Et vous, connaissez-vous d’autres noms de famille pris par les affranchis de 1848 qui célèbrent l’abolition ? Avez-vous retrouvé votre nom ou celui de vos ancêtres parmi les registres d’individualité ?

tanlistwa-dessaline-gilbert-1848.png


Un grand merci à Olivier pour son message, suite à mon passage sur Martinique première le 30 avril dernier, auquel je ne peux répondre faute d’adresse mail valide. 😉 Un petit coucou aussi à Alychouette : voilà des sources accessibles en ligne. 😉

Sources en ligne : pour retrouver une prise de nom d’un ancêtre affranchi en 1848 en Guadeloupe ou à la Martinique, vous pouvez le faire à partir d’Anchoukag le site de CM98. Pour la Martinique, il existe aussi cette interface de recherche de personne ou l’on peut aller directement sur la page d’accueil de la banque numérique du patrimoine martiniquais qui a l’avantage de donner directement accès à la source.

Livres
CM98, Non nou le livre des noms de familles martiniquaises, 2013.
Durand (Guillaume), Les noms de famille de la population martiniquaise d’ascendance servile, 2011.

Iconographie tirée de la Banque numérique du patrimoine martiniquais : actes de Suzette Liberty, Neptune Mirabeau, Martial Faust Ogara, Alphonsine Néyotic et Gilbert Dessaline

3 réflexions sur “Liberty, Perrinon, Lamartine… ces noms d’affranchis qui célèbrent l’abolition de l’esclavage de 1848

  1. Merci pour ce post très instructif
    J’aurai grand plaisir à vous rencontrer
    La municipalité de FFce et le Sermac ont proposé samedi matin une présentation de cette problématique des noms en partenariat avec l’Amarhisfa
    C’etait Très bien 😊

    Bien cordialement

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis contente de lire votre intérêt pour ce billet. Il y a beaucoup à découvrir encore sur les registres d’individualités ; c’est une bonne chose que l’Amarhisfa soit active en la matière.
      J’ai édité votre message pour ne pas rendre public vos coordonnées, mais je les ai notées 😉

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s