Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #1 Dire la couleur de la peau et le métissage au XVIIIe siècle

tanlistwa, peinture représentant quatre femmes noires de différentes nuances de peau, richement vêtues et parées de bijouxx

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Il y a quelque temps (en avril 2022), j’ai eu le plaisir d’assister à une rencontre littéraire avec Rokhaya Diallo, dont j’aime particulièrement le travail fait autour du podcast Kiffe ta Race. Parmi les personnes présentes, plusieurs ont évoqué le colorisme, une problématique importante dans nos sociétés. Là où le racisme a juridiquement distingué les Blancs des Noirs aux Antilles au XVIIIe siècle, le colorisme a conduit à une hiérarchisation et discrimination systémique fondée sur les variations d’intensité de la couleur de la peau des personnes ; autrement dit, au sein d’une communauté de personnes non-blanches, l’individu à la peau la plus foncée était dévalorisé et davantage discriminé par rapport à celui ayant une peau plus claire. L’une des personnes demandait quoi faire pour lutter contre ce phénomène particulièrement intériorisé dans nos îles ; à défaut de solutions toutes faites, je peux au moins expliquer comme cela s’est construit historiquement aux Antilles et ce que cela a impliqué autrefois, pour mieux comprendre comment cela peut toujours être actif.  Aujourd’hui, je vais poser le cadre, parler de la manière dont les sociétés caribéennes se sont forgées sur plusieurs siècles autour de la notion de « couleur », laissant jusqu’à nos jours des traces profondes et traumatisantes, pour les femmes et les hommes concernés.(*)

Comme je l’ai déjà écrit par ailleurs pour une série d’articles sur le préjugé de couleur, « je vais tout au long de mes billets parler des Noirs (sauf précision de ma part, je parlerai de Noirs qu’ils soient métissés ou non), ils étaient la majorité numérique des personnes présentes dans les îles antillaises, Africains ou leurs descendants créoles ; pour la plupart, ils étaient réduits au statut d’esclave au XVIIIe siècle. Je vais parler de leur pendant : les Blancs, qu’ils fussent occidentaux/européens ou créoles, ils formaient à la veille de la Révolution française moins de 20 % de la population des îles, mais étaient les oppresseurs au service de leur projet colonial. Enfin, je vais parler des Libres de couleur pour évoquer en particulier ceux qui, noirs ou métissés, affranchis ou leurs descendants, étaient juridiquement libres. »

Colonialisme, esclavagisme et racisme au pays des Lumières !

Pour comprendre comment le colorisme se met en place, je vais revenir sur quelques éléments fondamentaux de la construction des sociétés antillaises à la période coloniale. Le projet colonial du royaume de France visait l’enrichissement de celui-ci par l’exploitation des terres, pour la production de cultures d’exportation (tabac, canne à sucre, cacao, café, coton…)  ; pour réaliser ce projet colonial, la France, comme d’autres puissances européennes de l’époque, s’est appuyée sur l’exploitation d’une main-d’oeuvre servile, issue de la traite négrière transatlantique. Ainsi, la société coloniale aux Antilles se fonde initialement sur une vision binaire où le Blanc a le rôle du maître et le Noir celui d’esclave.

Dans les faits, il y eut diverses situations possibles. Dès les débuts de la colonisation, non seulement certains esclaves (peu nombreux somme toute) furent affranchis, mais les relations (plus subies que consenties) entre personnes blanches et noires engendrèrent du métissage au sein de la population. L’exploitation des colonies reposant principalement sur l’esclavage des Noirs, il se mit alors en place tout un système de ségrégation et de discrimination des personnes non blanches visant à maintenir l’ordre établi et idéologiquement souhaité par les colons européens ; c’est le préjugé de couleur. Ce système juridique et social raciste dont j’ai développé les mécanismes dans la série de billets précitée, a conduit à l’existence d’une société tripartite, où, entre les personnes blanches libres et les personnes noires réduites au statut d’esclave, se trouvaient les personnes libres de couleur.

tanlistwa, peinture représentant quatre femmes noires de différentes nuances de peau, richement vêtues et parées de bijouxx
Marie Joseph Hyacinthe Savart. Quatre femmes créoles. 1770. Pointe-à-Pitre. Musée Schœlcher

Dire la couleur de la peau et le métissage au XVIIIe siècle

Avant de préciser ce qu’implique le colorisme, je veux poser les bases du vocabulaire employé à l’époque pour évoquer la génération de métissage supposée et/ou le phénotype des gens. Je voudrais aussi revenir sur l’outil conceptuel que j’utilise pour en parler tout en essayant de m’en extraire… exercice d’équilibriste toujours imparfait. Je vais m’appuyer sur le cas de la Martinique, puisque c’est mon terrain de recherche.

Au XVIIe siècle, dans les débuts de la colonisation à la Martinique, il n’y a guère que « blanc », « noir » et « mulâtre » d’employés dans les sources du quotidien (notamment dans les registres paroissiaux) pour distinguer les gens sur le critère de la couleur de la peau. La désignation de « mulâtre » caractérise alors la progéniture issue de l’union d’une « nègresse » et d’un « blanc » ou de deux personnes elles-mêmes perçues « mulâtresse », et aussi plus génériquement toute personne métissée. Puis au XVIIIe siècle, au fur et à mesure que la population des personnes libres de couleur augmente, une catégorisation ethnoraciale se développe à travers tout un vocabulaire pour continuer de stigmatiser les personnes ayant des ancêtres non-blancs, alors même que la teinte de la peau ne les distingue parfois plus des Blancs du fait des générations successives de métissage. Ainsi, une personne était qualifiée de « mestive » si elle était issue d’une « mulâtresse » et d’un « blanc »,  de « quarteronne » si elle était issue d’une « mestive » et d’un « blanc », de « malelouque » si elle était issue d’une « quarteronne » et d’un « blanc ». Il existait par contre seulement un  niveau pour définir le métissage d’une personne issue d’un « nègre » ou d’une « négresse » et d’un « mulâtre » ou d’une « mulâtresse », on parlait alors de « cabresse » ou « capresse ».

schéma

Ce vocabulaire diffère selon les îles et les époques, mais des mécanismes équivalents -où s’entremêlent le désir de décrire le corps  et/ou la génération de métissage supposée,- se retrouvent partout aux Antilles. On doit à l’historien Jean-Pierre Sainton l’élaboration d’un outil conceptuel qui permet d’étudier et comparer ces différents territoires. Il a élaboré une typologie pour rassembler l’ensemble des déclinaisons terminologiques existantes en quatre catégories. On distingue ainsi :

  • les personnes noires non-métissées « nèg nwé » ( dans les sources : « noir », « nègre », « négrillon »…), personnes perçues comme noires et traduisant l’absence de métissage,
  • les  personnes noires métissées « nègres métissés » (« cabre », « câpre », « capresse »…), personnes dont le phénotype montrait quelques signes de métissage  avec des individus blancs tout en rappelant principalement les attributs des personnes perçues noires,
  • les personnes « mulâtres » (« mulâtresse », « mule »…), cette catégorie se voulait l’expression par excellence du métissage entre personnes blanches et noires, c’était bien souvent à l’époque une catégorie fourre-tout pour désigner le métissage d’une manière plus générique,
  • les personnes métissées claires « sang-mêlés et métis clairs » (« mestif », « métive », « quarteron », « mamelouque »…)  personnes dont le phénotype montrait des traits de métissage rappelant principalement les attributs des personnes perçues comme blanches,

Je sais que ça fait de lourdes périphrases, mais ces expressions permettent de comparer la situation sur différents territoires et je ne suis pas à l’aise avec le remploi systématique des mots chargés historiquement ; je n’ai pas mieux à proposer pour l’instant. Gardez bien en mémoire ces 4 catégories ethnoraciales, parce que je vais les utiliser pour analyser des données illustrant la construction du colorisme.

Si certains ou certaines se demandent pourquoi il y a une dissymétrie de vocabulaires -pourquoi je ne parle pas de personnes « blanches métissées »  plutôt que de personnes « métissées claires »?- hé bien, parce qu’à l’époque, l’idée est justement de toujours maintenir une ligne de séparation infranchissable entre les Blancs et les autres, c’est la raison pour laquelle j’emploie aussi parfois le terme de « non-blanc » pour évoquer cette construction de l’altérité qui consistait à inférioriser tous ceux qui étaient exclus de cette catégorie « Blanc ».

Vous avez peut-être remarqué aussi que je parle toujours d’un blanc dans les lignes précédentes pour les métissages « claires » précités alors que j’évoque aussi bien les hommes que les femmes pour les personnes noires métissées. Ce n’est pas un hasard. Les archives montrent que ce sont essentiellement des relations entre hommes blancs et femmes non-blanches qui ont donné lieu au métissage de la population. Le contrôle de la sexualité des femmes blanches et le tabou social qui existait à ce sujet ont rendu rare la mention de leurs relations avec des hommes noirs dans les colonies (et en particulier à la Martinique !), même s’il y a du en avoir quelques-unes peut-être suivies de l’abandon de l’enfant ou de l’expulsion de l’île de la femme « fautive » ou pire encore.

Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est la composition des deux groupes non-blancs : esclaves et libres de couleur. Que les personnes noires fussent métissées ou non-métissées, elles pouvaient être de statut libre ou de statut esclaves. Une personne métissée claire pouvait être esclave (c’est le cas d’Emile, « mestive »), tout comme une personne noire non-métissée pouvait être libre (c’est le cas de Marie Catherine Alerte « négresse »). Toutefois, si la couleur de la peau ne conditionnait pas strictement le statut des individus, les études sur le sujet montrent qu’il y avait une corrélation entre la couleur de la peau et les opportunités de vie des personnes. C’est cela le poids du colorisme ! Dans les prochains billets, je vais notamment commenter ces affirmations.

    1. Une personne esclavisée claire de peau avait plus d’opportunité d’être affranchie.
    2. Une personne esclavisée claire de peau avait plus d’opportunité d’avoir un métier ou une activité qualifiée.
    3. Une personne esclavisée claire de peau avait une plus grande valeur marchande.
    4. Une personne  libre de couleur claire de peau avait plus d’opportunité de passing
    5. Une personne libre de couleur claire de peau avait plus d’opportunité de recevoir une éducation ou d’accéder à la propriété.

(*) Si vous faites partie de ces personnes tentées de commenter haut et fort qu’elles ne voient pas la couleur des autres, parce que « on est tout pareil », je vous demanderais s’il vous plaît de vous concentrer sur le fait que je ne discute pas ici votre perception personnelle, mais que je m’intéresse à la manière dont une société s’est forgée sur plusieurs siècles. Même s’ils ne vous paraissent pas injurieux ou offensants, les commentaires de ce type seront supprimés pour donner un répit aux lectrices et lecteurs qui, comme moi, sont usés par le rejet ou le déni régulier de leurs expériences et ressentis (voire des résultats de travaux scientifiques sur le thème), et qui n’ont d’autres choix que de composer avec les conséquences toujours perceptibles de cette histoire violente au quotidien.

Tous les articles de la série Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage

Bibliographie 

  • Pierre-Louis, Jessica. « La couleur de l’autre L’altérité au travers des mots dans les sociétés coloniales françaises du Nouveau Monde (XVII-XVIIIe siècle) ». In Poétique et Politique de l’altérité Colonialisme, esclavagisme, exotisme (xviiie-xxie siècles), 143‑54. Le dix-huitième siècle, n° 31 in Rencontres. Paris: Classiques Garnier, 2019.
  • Sainton, Jean-Pierre. Couleur et société en contexte post-esclavagiste: la Guadeloupe à la fin du XIXe siècle. Pointe-à-Pitre: Jasor, 2009.

Iconographie

  • Base de données Joconde
    SAVART Marie Joseph Hyacinthe, Les Femmes créoles (titre factice), [1770], M1061000003

2 réflexions sur “Colorisme et opportunités de vie du temps de l’esclavage #1 Dire la couleur de la peau et le métissage au XVIIIe siècle

  1. A l’occasion de mes lectures sur l’abondante littérature sur la question ,j’ai trouvé une seule évocation d’un cas d’accouplement suivi de la naissance d’un mulatre entre une femme blanche et un Noir.Le cas se serait produit fin 18ème -début 19ème.Je ne me souviens ni de l’ouvrage en question ni des détails concernant cette naissance.

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    1. Arlette Gautier dans « Les soeurs de Solitude » recense quelques cas aux Antilles. (p 136 de l’édition 2019).
      une femme blanche bannie en 1757 cité par Peytraud, Une jeune fille qui avait eu un enfant d’un esclave de son père cité par Labat (1742), l’adultère de la femme du sieur Voyage avec un esclave dans une lettre du ministre de la Marine en 1773, deux cas en Guadeloupe (cité par Dugoujon).

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