Marie-Rose Sequiera #2 L’ascension sociale d’une femme de couleur en Guyane au XVIIIe siècle

tanlistwa, Guyane, French Guyana

Temps de lecture : environ 8 minutes.
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Récemment, en étudiant tout un tas de mémoires de Français déportés en Guyane à la fin du XVIIIe siècle dans le cadre de la Révolution française, je me suis rendu compte que plusieurs d’entre eux faisaient référence à une certaine Marie-Rose, femme de couleur. J’ai donc mené l’enquête pour en savoir plus et j’ai souhaité partager mes résultats avec vous parce que comme toujours je trouve ce type d’histoire passionnante. Si vous ne l’avez pas encore lu, vous pouvez découvrir le premier billet sur Marie Rose Sequiera #1 La bienfaitrice des déportés du 18 fructidor de l’an V (1797) qui évoque plus particulièrement ses interactions avec les déportés d’après leurs récits. Aujourd’hui, je vous dresse la suite du portrait de Marie-Rose ou l’ascension sociale d’une femme de couleur en Guyane au XVIIIe siècle.

Tous les témoignages des déportés du 18 fructidor de l’an V vus dans le billet précédent décrivaient les bienfaits que Marie-Rose avait pu leur apporter ; mais cela ne me disait pas grand-chose sur la vie de Marie-Rose elle-même. L’évêque d’Orléans, Jean Brumauld de Beauregard est le seul qui raconte l’histoire de cette femme : « Un missionnaire assermenté, chez lequel elle était depuis longtemps ménagère, lui laissa en mourant son bien. Elle prit un état très-lucratif, elle s’établit à donner à manger et à fournir les grands repas. Les habitants de Cayenne aiment à se régaler hors de chez eux, comme les Anglais dont ils ont pris cet usage. Elle se procurait toutes les choses rares d’Europe; les habitants des colonies ne trouvent rien de trop cher. De cette sorte, elle était devenue très-riche ».

Difficile d’évaluer la foi que l’on peut accorder à ce récit, d’autant que la suite du texte laisse penser que Brumauld de Beauregard n’avait pas une opinion très favorable de Marie-Rose ; il semblait quelque peu dubitatif de l’amitié que lui portaient les autres et mettait en doute la foi de la femme. J’ai donc cherché si les archives pouvaient confirmer ses dires et m’offrir d’autres informations.

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Décès de Marie Rose Sequira en 1799

Brumauld de Beauregard signalait que Marie-Rose était morte un an après sa rencontre et André Daniel Laffon de Ladébat notait qu’il avait appris le décès de la femme le 21 nivôse (10 janvier 1799). J’ai donc commencé par rechercher trace du décès dans les registres paroissiaux de Cayenne autour de cette date et j’ai effectivement  retrouvé l’acte : « la citoyenne Marie Rose Sequira âgée de cinquante-deux ans native de la Martinique, décédée ce jourd’hui dix-sept nivôse [6 janvier] à deux heures et demie du matin en son domicile rue du marais ».

Revenons d’abord sur son lieu de vie. À son décès, elle vivait chez elle dans le bourg de Cayenne, rue du Marais (aujourd’hui rue du Lieutenant Léon Becker). Une carte de 1821 permet de situer la rue de sa résidence à la limite de la ville, proche du jardin des plantes.

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Plan de l’ancienne et de la nouvelle ville de Cayenne. 1821.

C’est sûrement dans cette maison, que Jean Freytag visita à plusieurs reprises Marie-rose qui lui servait d’entremetteuse auprès de la belle Angélina. Entre les lignes, le récit  donnait ainsi quelques éléments sur la demeure de Marie-Rose ; la maison possédait un jardin, un salon, un cabinet… Dans le cadre de ses intrigues amoureuses, Freytag s’était d’ailleurs retrouvé enfermé dans ce cabinet par une « négrillonne ». Il confirmait ainsi que Marie-Rose avait des personnes à son service qu’elles fussent esclaves avant 1794 ou libres après la proclamation de la première abolition de l’esclavage ; des personnes que Marie-Rose avait pu envoyer et placer auprès des déportés.

Il y avait aussi ces nouvelles informations : Marie Rose était née à la Martinique, par déduction, autour de l’année 1747 et elle possédait un nom de famille « Sequira ». Cela faisait beaucoup d’informations nouvelles en quelques lignes, mais rien qui ne corrobore l’histoire de Brumauld. J’ai donc poursuivi les recherches, cette fois à partir du nom,  jusqu’à retrouver un peu par hasard un dossier sur Marie-Rose, et pas n’importe lequel !

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Marie-Rose, mulâtresse de la Guyane, affranchissement 1777

Le dossier d’affranchissement révèle que le sieur Sequiera a donné sa liberté à Marie-Rose en 1775 dans un acte consigné par le notaire Constant le 2 mai 1775. Elle avait alors environ 28 ans si l’on s’en tient à l’âge donné dans l’acte de décès. En janvier 1777, Sequiera, son ancien maître, était désormais absent de la colonie. Marie-Rose fit alors reconnaître officiellement son affranchissement par l’administration coloniale qui homologua sa situation de femme libre. Qui était ce sieur Sequiera ? Je n’ai pas trouvé beaucoup plus d’information en dehors de sa mention dans un recensement nominatif de 1772. Sequiera était alors commerçant au quartier de Cayenne et son foyer abritait 2 autres personnes : un «nègre» ou une « négresse » et un « négrillon » ou une « négritte ». Autrement dit, en 1772, Séquiera possédait 2 esclaves, un adulte et un enfant. Si l’on tient compte des informations contenues dans l’acte de décès de Marie-Rose, celle-ci avait environ 22 ans au moment du recensement, elle était donc certainement l’adulte esclave recensée par Sequiera.

L’histoire de Marie-Rose commençait à s’éclaircir un peu. Toujours aucune preuve qu’elle eût été la ménagère d’un missionnaire assermenté, qui lui  avait laissé son bien à sa mort comme l’écrivait Brumauld, mais elle avait été l’esclave d’un commerçant, qui avait quitté la colonie et ce maître avait « pour ses services importants a lui rendu par la supliante fait donation de sa liberté ». (sic) Impossible de savoir si l’ancien maître avait laissé à Marie-Rose ce qu’il possédait sur place ou quelques économies pour acquérir un bien. Impossible encore de savoir si l’enfant recensé en 1772 était leur progéniture ou non, ou ce qu’il était advenu de lui.

Marie-Rose avait peut-être été la ménagère du sieur Sequiera. C’était une situation courante dans les colonies. La ménagère dans l’espace colonial était une femme esclave ou libre de couleur ; elle tenait la maison, y mettait de l’ordre, s’occupait du linge et de la nourriture, surveillait la domesticité… mais surtout, elle fut aussi bien souvent la concubine à peine cachée du maître quand il était célibataire, ce qui semble être le cas ici. Un autre déporté, Billaud de Varenne, décrit très bien ce statut dans une lettre de 1805 qu’il adresse à son père.

« Je dois vous dire que j’ai, avec moi, depuis huit ans, une ménagère à qui je dois la prolongation de ma triste existence, par les soins inouïs qu’elle a pris de moi, dans les maladies fréquentes et aiguës que j’ai éprouvées ici et lorsque j’étais dans un abandon et dans un dénuement absolus.
Aussi, dès que le retour de l’esclavage fut arrivé, l’ai-je achetée et payée comptant et lui ai-je donné de suite la liberté. Je ne présume donc pas que ma famille puisse trouver mauvais, après les services précieux que cette fille m’a rendus et qu’elle continue à me rendre journellement, par l’ordre et l’économie qu’elle fait régner dans ma maison et par la surveillance et la bonne tenue qu’elle maintient parmi mes nègres, que je tâche de la soustraire à la misère, en cas qu’elle vienne à me perdre, en lui assurant la jouissance du bien dont ici je pourrai disposer, et qui lui revient bien légitimement, ayant pour le moins autant contribué que moi, par ses travaux, à le gagner. »

Les concubines esclaves n’étaient pas toutes également traitées. Certaines furent revendues quand le maître quittait la colonie, d’autres furent affranchies par testaments. Marie-Rose n’était pas partie avec le sieur Sequiera, mais elle avait obtenu son affranchissement. Si l’on s’en tient à Brumault, elle « s’établit à donner à manger et à fournir les grands repas. (…) De cette sorte, elle était devenue très-riche. » Marie-Rose aurait donc prospéré grâce à un service de restauration-traiteur après son affranchissement. C’est peut-être en vivant auprès du commerçant qu’elle avait acquis l’expérience de préparer les grands repas qui firent sa fortune par la suite.

Seule certitude, Marie Rose, née en Martinique, esclave du sieur Sequiera en Guyane, affranchie par lui en 1775, reconnue libre par l’administration en 1777, avait depuis lors connu une belle ascension sociale. Elle était reconnue par la communauté religieuse comme une bienfaitrice, elle était estimée des déportés pour ses diverses actions,  elle intervenait encore dans la vie sociale par son rôle d’entremetteuse, elle était en mesure de placer des femmes auprès de déportés et de placer des déportés dans les maisons des libres de couleur… Ainsi bien que sa vie soit aujourd’hui méconnue, tous les témoignages concordent à montrer que Marie-Rose était une femme riche et influente dont le rôle social et les nombreuses actions lui avaient conféré une place unique dans le Cayenne du XVIIIe siècle.

J’espère encore trouver quelques éléments sur la vie de Marie-Rose. J’ai bien quelques baptêmes à Cayenne avec une Marie-Rose mulâtresse pour marraine. Mais pour  l’instant cela ne me donne pas plus d’informations. Son maître apparaît peut-être aussi dans les registres paroissiaux ? Dans la base de données des esclaves et affranchis de Guyane sur Manioc.org, il existe une habitation Belair tenue par José Pedro Sequiera, habitant propriétaire à Iracoubo né vers 1793 de ce que j’ai pu lire ailleurs. Voilà  une possible piste à suivre. Et vous, avez-vous lu quelques choses sur cette Marie-Rose Sequiera ? Connaissez-vous d’autres femmes libres de couleur guyanaises ayant marqué la période coloniale ?


Archives nationales outre-mer

Archives sur Manioc.org

2 réflexions sur “Marie-Rose Sequiera #2 L’ascension sociale d’une femme de couleur en Guyane au XVIIIe siècle

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