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Race, racisme, préjugé de couleur, barrière de couleur, libres de couleur, assimilés, blanchité, passing, … Ce sont des notions et concepts que j’ai mobilisés progressivement au cours de mes travaux de recherche académique pour analyser les phénomènes de racialisation dans les sociétés esclavagistes et colonialistes de la Caraïbe. Ces termes sont indispensables pour décrire la réalité d’une société, toutefois ce ne sont pas des termes d’un emploi facile, car ils portent la charge de l’histoire qu’ils racontent.
En avril 2026, j’ai participé au séminaire « Écrire l’histoire de la Caraïbe (16e-20e siècles) ». Le temps d’une séance, Adélaïde Marine-Gougeon* et moi-même avons discuté sur les concepts que nous mobilisons dans nos recherches pour analyser la mobilité et la reproduction socio-raciales aux Antilles. Pour celles et ceux que le thème intéresse, je vous propose aujourd’hui une version légèrement remaniée de mon intervention.
Plutôt que de partager des résultats de recherche de thèse ou de discuter point par point les concepts mobilisés en tant que tels, j’ai pensé qu’il serait intéressant de revenir sur mes interrogations dans mon processus de recherche, parce que c’est cela qui m’a amenée à lire, réfléchir, mobiliser et questionner les mots que j’employais pour analyser les processus de catégorisation socioraciale de la société martiniquaise et même à redéfinir mon sujet de recherche de thèse, en tout cas, l’angle d’approche !
Mes recherches initiales
Pour ma part, j’ai démarré l’initiation à la recherche en Master 1 ; j’avais envie de travailler sur les kalinagos des Petites Antilles. Je savais de mes cours qu’une partie de cette population amérindienne en Martinique avait été massacrée au XVIIe siècle, qu’une autre avait fui vers des îles neutres (Sainte-Lucie et la Dominique), mais je me demandais ce qu’étaient devenus celles et ceux qui étaient restés et avaient survécu dans l’île. J’ai donc travaillé sur leur présence dans les registres paroissiaux du XVIIe siècle. L’objectif était de « quantifier et d’observer les signes de l’intégration au contact des colons français, via la conversion au catholicisme » (dixit mon mémoire). Leur présence réelle, mais anecdotique, ne permettant pas d’en faire un sujet adapté aux exigences du cursus, j’ai élargi mon travail aux personnes libres de couleur pour le Master 2, avec une approche démographique, selon les directives du directeur de recherche.
L’idée de cette recherche était de faire un relevé des données fournies par les registres paroissiaux (date de l’acte, type d’acte, prénom, nom des personnes, métier, lieu de résidence…) et, en particulier, de relever les termes qui stigmatisaient les personnes non-blanches, qui précisaient la « couleur de l’autre » ou l’origine de la liberté, sur un temps long d’environ un siècle. Puis à partir de ce relevé, d’étudier des éléments classiques de la démographie pour mieux connaître le groupe : mortalité des jeunes, légitimité/ illégitimité des relations, célibat, âge moyen au premier mariage, l’origine et le métier des conjoints…. Et tout cela avec la possibilité de réaliser des comparaisons au sein de la population libre, autrement dit de voir s’il y avait des spécificités propres à certains groupes dans les caractéristiques démographiques.
Quand on réalise des recherches, on s’appuie nécessairement sur ce qui a été étudié par les gens qui nous précèdent, l’idée étant de compléter, préciser et d’approfondir la production des savoirs. Dans l’historiographie que j’avais lue, on distinguait trois classes principales composant la société : les personnes de statuts esclaves, les personnes blanches, et les personnes libres de couleur. Ces dernières se définissent comme des personnes affranchies ou leurs descendants nés libres, noirs ou métissés, qui sont discriminés en raison de ces origines.
Si vous avez besoin de plus d’informations sur la manière de dire la nuance de la peau et le métissage au XVIIIe siècle, voyez la partie dédiée dans l’article : https://tanlistwa.com/2023/07/18/colorisme-et-opportunite-de-vie-du-temps-de-lesclavage-1-dire-la-couleur-de-la-peau-et-le-metissage-au-xviiie-siecle/
Pour chaque groupe, on observe des caractéristiques démographiques propres, telles qu’une forte illégitimité des naissances au sein de la classe des Libres de couleur par rapport à la classe blanche. J’ai démarré mes recherches avec ces données-là en tête. Mais au fil de mes relevés, des éléments m’ont intriguée.
Le plus souvent dans un registre paroissial du XVIIIe siècle, les actes qui concernent une personne de couleur de Martinique donnent une indication de type : « le nommé Jean nègre affranchi » ou « la nommée Louise dite Manette métive libre ». Ces personnes libres de couleur se distinguaient de facto des personnes blanches que l’on retrouvait plutôt avec des termes comme « Sieur Jean Dupuis » ou « Demoiselle Marie Dupont ». Pour ces derniers, la précision de « blanc » ou « européen » était rare et elle n’était généralement indiquée qu’en cas de possible confusion. D’un côté, le titre de civilité et la présence d’un nom de famille suffisaient à conférer une blancheur allant de soi ; de l’autre, on inscrivait la mention de la « couleur » et de l’origine de la liberté. La présence d’un unique prénom, parfois d’un surnom et plus rarement d’un nom de famille, précédé de la mention « la ou le nommé » contribuait encore plus à stigmatiser celles et ceux qui ne devaient jamais devenir l’égal des Blancs selon l’idéologie en vigueur à l’époque.
Or, au cours de mon dépouillement des actes de naissance, mariage, décès, j’observais des variations dans les termes employés pour désigner un même individu à différentes périodes de sa vie ce qui semblait incohérent, mais en plus, pour quelques personnes, la stigmatisation « disparaissait », ce qui allait à l’encontre de l’idéologie raciste. Un tel était « mulâtre » dans tel acte, mais « nègre » dans tel autre quelques années plus tard. Une telle était « mulâtresse » dans les baptêmes de ces enfants avant son mariage, mais sans stigmatisation pour les naissances survenant après l’union officielle ! Ce phénomène je le percevais non seulement ponctuellement sur des cas individuels, mais en vérifiant et reconstituant les généalogies des personnes, je me rendais compte que j’avais aussi un phénomène intergénérationnel à l’échelle des familles. J’ai donc commencé à me questionner sur la manière dont je devais traiter mes données.
D’un point de vue statistique, comment est-ce que je catégorise les personnes que j’étudie ? L’idée est de rendre compte de la construction et du fonctionnement d’une société colonialiste, esclavagiste et raciste, et de la manière dont des hommes et des femmes ont vécu. L’idée n’est pas de (re)produire des résultats conformes à la stigmatisation telle qu’elle est présentée par la source, qui s’organisent autour des trois catégories précitées et d’une déclinaison de termes spécifiques. Or c’est le risque possible, si je fais des analyses sans réfléchir à la manière dont je vais moi-même ou non catégoriser les gens, et, en particulier, ces personnes subissant une stigmatisation fluctuante. C’est en me retrouvant confrontée à l’écart entre la théorie de la stigmatisation et la variabilité de sa pratique que j’ai été obligée de dérouler tout un cheminement sur mon sujet de thèse, sur ce que je voulais comprendre exactement et sur la manière dont je pouvais le faire.
Retour réflexif et épistémologique
Initialement quand j’ai rempli les dossiers pour entreprendre la thèse, le titre était « les libres de couleurs et les “assimilés” dans la Martinique du XVIIIe siècle ». J’avais à l’esprit de façon un peu flou le souhait d’expliquer le préjugé de couleur, puis d’étudier les libres de couleur et une sorte de sous-catégorie que constitueraient les personnes « assimilées », c’est-à-dire une catégorie de personne n’existant pas en tant que tel dans les sources (tout comme pour le concept de Libre de couleur), mais un outil conceptuel du chercheur, pour désigner et analyser un ensemble de personnes considérées blanches par la source étudiée, alors que la réalisation de généalogie montre une ascendance « de couleur », dans des sociétés hiérarchisées, qui normalement n’admettaient pas de changement de classe. Ce travail aurait montré les caractéristiques propres aux « assimilés », catégorie pas ou peu étudiée jusque-là, que ce soit sur le plan démographique ou social.
Pourtant au fur et à mesure de la recherche, je n’étais pas satisfaite de la manière dont les choses s’articulaient dans mon esprit, je trouvais qu’il y avait des données dans ce que j’observais de mes relevés, que je n’arrivais pas à exprimer clairement. Je passais à côté d’un élément important. En fait, non pas un, deux au moins ! Il m’a fallut beaucoup de temps avant de clarifier et comprendre que j’avais besoin de distinguer le concept de préjugé de couleur, de la notion de barrière de couleur. Il m’a fallu du temps aussi pour réaliser que je ne m’intéressais pas à un groupe ou un sous-groupe, mais à un processus : les tentatives de franchissement de la barrière de couleur (processus aussi qualifié de passing). C’est en prenant conscience de ces deux points que l’angle de ma problématique a évolué au fil des années dans cette recherche.
Race, Racisme, Préjugé de couleur
Dès le départ, il me semblait important d’expliquer le préjugé de couleur (il fait l’objet de la première partie de ma thèse), le recours aux concepts de race et racisme me semblait aller de soi pour parler du préjugé de couleur ; toutefois dans une démarche de recherche « aller de soi » n’a pas force de valeur (on est supposé faire une démonstration) et aussi, ceux sont des mots chargés dont l’usage pose beaucoup question. Au moment de la rédaction, j’avais à l’esprit, entre autres, une conférence « tout public » que j’avais donnée dans les débuts de la thèse et où une personne avait pris la parole pour souligner « que les races, quand même, ça n’existe pas ». Cette juste remarque sur le plan biologique pour les humains illustre l’incompris qui peut exister sur la mobilisation de ce concept dans les sciences sociales ; j’ai donc éprouvé le besoin de présenter quelque choses qui puisse me permettre de justifier le recours aux concepts de racisme et race dans la thèse.
L’auteur qui m’a été d’un grand secours sur ce point est le philosophe et politologue Pierre-André Tagguief. Il propose en effet un modèle théorique du système raciste dans son livre La force du préjugé. Il permet de démêler et de lister les éléments constitutifs des systèmes racistes et des sociétés construites sous le prisme d’une hiérarchisation des races. Il postule qu’un système raciste repose sur 3 éléments : l’idéologie raciste (doctrine, vision, théorie), le préjugé racial (perception, opinion, croyance, stéréotype), et la discrimination raciale (comportements collectifs observables, refus d’égalité de traitement qu’une personne est en droit de l’attendre). Ce sont des éléments qui s’entremêlent dans la réalité, mais le fait de les distinguer ainsi permet d’évaluer et confirmer plus aisément que le préjugé de couleur est un mode de pensées et un système raciste, de le qualifier comme tel, de justifier que le concept de race au sens sociologique du terme a tout à fait sa place dans nos travaux d’histoire. Tagguief précise qu’il existe plusieurs types de systèmes racistes, dont le racisme d’exploitation ou racisme fonctionnel qui peut se comprendre comme « l’articulation d’une exploitation économique, impliquant la domination politique, et d’une légitimation idéologique, condition d’acceptabilité de l’exploitation et de la domination ». Cela correspond au préjugé de couleur.
Je cite souvent le mémoire du roi de 1777 pour servir d’instruction au gouverneur et intendant ; il est une bonne illustration de ce système raciste qui se construit aux Antilles.
« La population de nos îles est de deux espèces, celle des blancs et celle des gens de couleur (…)
Les gens de couleur sont libres ou esclaves. Les libres sont des affranchis ou des descendants d’affranchis. À quelque distance qu’ils soient de leur origine, ils conservent toujours la tache de leur esclavage et sont déclarés incapables de toutes fonctions publiques ; les Gentils-hommes mêmes qui descendent, à quelque degré que ce soit d’une femme de couleur, ne peuvent jouir des prérogatives de la noblesse. Cette loi est dure mais sage et nécessaire dans un pays où il y a quinze esclaves pour un blanc ; on ne saurait mettre trop de distance entre les deux espèces ; on ne saurait imprimer aux nègres trop de respect pour ceux auxquels ils sont asservis. Cette distinction, rigoureusement observée même après la liberté, est le principal lien de la subordination de l’esclave, par l’opinion qui en résulte, que sa couleur est vouée à la servitude et que rien ne peut la rendre égale à son maître. L’administration doit être attentive à maintenir sévèrement cette distance et ce respect. »
Si vous souhaitez lire davantage sur le préjugé de couleur, voici le premier billet d’une série sur le thème https://tanlistwa.com/2020/06/16/le-prejuge-de-couleur-a-la-francaise-1-du-racisme-fonctionnel/
Je me suis trouvée en mesure d’expliquer la manière dont s’exprime le préjugé de couleur (sur le plan politique, juridique, social…), néanmoins, justifier que le préjugé de couleur coche les critères d’un système raciste ne me permettait pas pour autant de répondre à mes questionnements sur la manière dont je catégorise les gens que j’étudie, sur ce que je fais des « personnes assimilées ». J’ai alors réalisé que j’avais besoin de documenter non seulement le préjugé de couleur, mais aussi l’expression de la barrière de couleur ; c’est-à-dire de déterminer qui se trouve d’un côté ou de l’autre, qui subit ou ne subit pas la discrimination.
La barrière de couleur
La barrière de couleur détermine la frange de la population qui subit le préjugé de couleur. Il aurait pu s’agir théoriquement d’une ligne liée au statut uniquement (être libre ou être esclave), mais c’est une ligne de « couleur » qui a été choisie.
Après quelques générations de métissage, le statut et la couleur de peau ne suffisaient plus à distinguer les Blancs des autres. Les métissages successifs avec des Blancs avaient donné naissance à des individus, dont le phénotype n’était plus celui attendu pour la classe des Libres de couleur. Ces individus pouvaient « passer pour des Blancs », car ils en avaient les traits physiques attendus. Pourtant, comme l’indique le mémoire de 1777, la classe dominante soutenait le choix d’une barrière de couleur infranchissable. Les colons ont alors mis en place une autre forme de contrôle que la seule couleur de peau.
Quand il ne fut plus possible de s’appuyer uniquement sur le phénotype, le préjugé s’est reposé sur la généalogie. La blancheur devait se traduire non seulement par l’apparence physique, mais aussi sur toute absence de contact avec la « macule servile-noire » parmi les aïeux. Ainsi, la classe dominante a tenté de maintenir la distance, de repousser toujours plus loin ceux qui, au fur et à mesure des métissages, se rapprochaient d’elle. Elle le fit notamment par l’inflation d’un lexique stigmatisant au XVIIIe siècle. Ce lexique avait la prétention de décrire le physique ou une génération de métissage et donc de traduire cette idée que la personne gardait toujours la trace de la « tache ». Cette barrière de couleur était une ligne de couleur avec un sens étendu, car ce ne sont pas seulement les personnes originaires d’Afrique ou leur descendant qui étaient concernés ; d’autres subissaient aussi le mépris de la classe dominante à travers cette ligne de démarcation : les Amérindiens et les Blancs mésalliés**. C’est cette compréhension de la dynamique autour de la barrière de couleur qui m’a permis de comprendre que la manière dont j’avais posé mon sujet de thèse ne me convenait pas, parce que ce que je cherchais à analyser ce n’était un groupe, ce que je voulais comprendre, c’était un processus entrepris par des individus pour s’extraire du préjugé, pour franchir cette barrière de couleur, et donc pour « passer pour Blanc ».
Puisque quand le phénotype permettait à certaines personnes d’être physiquement perçues comme « Blanche », cela ne suffisait pas pour autant à justifier leur intégration à la classe dominante, alors cela impliquait que la « couleur de la peau » n’était pas l’unique critère d’exclusion de la classe des Blancs dans les colonies françaises. Partant de cela, je me suis interrogée sur ce qui fait la « blancheur » au XVIIIe siècle dans les sociétés coloniales. À quel moment, sous quelles conditions était-on perçu comme Blancs ? Quels étaient les processus qui permettaient qu’une personne fût perçue ou non comme « blanche » ?
Blanchité, blancheur
Pour comprendre comment certains individus ont pu être assimilés aux Blancs dans un espace qui ne le permettait théoriquement pas, j’ai dû m’interroger sur ce qui faisait la blancheur, au-delà de la couleur de peau et au-delà de la filiation. Quand j’ai commencé mes recherches, je suis partie du mot « assimilé » et du concept d’« assimilation », parce qu’on le trouvait dans d’autres travaux. L’historien Léo Élisabeth en particulier reportait les chiffres des recensements dans une catégorie « blancs et assimilés ». De là, je me suis appuyée sur un article du chercheur en sciences politiques et en sociologie Abdellali Hajjat pour clarifier la notion d’assimilation, et considérer que le concept d’assimilation pourrait se définir comme « être pris pour… [un Blanc] » dans le cadre de mon étude. Le substantif « assimilés » consacre pour moi des individus ayant franchi, au regard de certains critères, la barrière de couleur : par exemple, le fait d’être recensé comme Blancs dans les dénombrements officiels.
J’ai aussi eu recours aux travaux de la sociologue Horia Kebabza. Dans son article sur les systèmes de privilèges et les articulations des rapports sociaux de sexe, de classe et de race, elle demande « comment définir qui est « Blanc-he » ? Car la catégorie « Blanc » comme construction sociale et historique n’est pas statique. Cela peut varier selon les lieux et les périodes. Elle propose alors de parler de « blanchité » pour évoquer une catégorie fictive d’analyse se référant à des identités ethnicoraciales. J’ai donc cherché à définir les critères de la blanchité dans mon cas d’étude.
De fait, cette discussion des critères de la blanchité a d’une certaine manière aussi eu lieu à l’époque révolutionnaire dans les milieux coloniaux. Le combat politique de l’élite de couleur dominguoise contre le préjugé de couleur a conduit à la consultation des notables des colonies pour discuter la perméabilité de la barrière de couleur. Les échanges administratifs permettent d’observer ce qui fut débattu comme critère de blanchité sans en porter ce nom. Dans les discussions, on peut noter que la génération de métissage n’était que rarement une condition suffisante aux regards de la classe dominante. Le mérite fut un autre élément central invoqué parce qu’il aurait permis un meilleur contrôle des personnes qui auraient pu ou non être intégrées à la classe blanche.
Pour définir les critères de la blanchité dans les colonies antillaises, il existe une autre source : les quelques procès de suspicion de « sang-mêlé » qui sont conservés pour la colonie de Saint-Domingue. Le principe de ces procès consistait pour une personne dont la réputation avait été mise en cause par une allégation de « sang-mêlé » (donc une remise en cause d’un indiscutable statut de blanc) à recourir à l’appareil juridique pour obtenir un arrêté confirmant la réputation de Blanc. Ce procédé s’il aboutissait revenait à obtenir une preuve juridique du statut de Blanc. Dans le cadre de ces affaires, des témoignages sur la réputation des personnes suspectées d’être « sang-mêlé » étaient collectés. Ces témoignages sont intéressants, car ils montrent ce qui est mis en avant pour défendre la bonne réputation et la blancheur de l’individu : un comportement considéré comme honorable, avoir l’estime des notables, et dans une mesure variable selon les parcours personnels les alliances, les possessions et la position sociale.
Enfin à partir des données que j’avais collectées, j’ai fait un suivi sur plusieurs générations de familles en situation d’assimilation, celles dont la stigmatisation disparaissait au fil des générations dans les actes des registres paroissiaux. J’ai pu confirmer là encore que le phénotype est évidemment indispensable, mais qu’il ne suffit pas à « franchir la barrière de couleur ». Il faut également une association d’éléments plus ou moins favorables : l’intégration des normes comportementales valorisées par la société coloniale (par exemple la légitimité des relations est primordiale) et le choix crucial du conjoint (souvent il s’agit d’un Européen récemment arrivé dans les colonies, ce qui permet de poursuivre une gestion biologique des corps, mais aussi d’élargir les réseaux au sein de la classe blanche avec un homme moins imprégné du préjugé de couleur). Les personnes en situation d’assimilation ont aussi un profil avec des caractéristiques statistiquement observables : leur niveau d’alphabétisation est plus important que chez les personnes libres de couleur (comme en témoignent les signatures ou non des registres) ce qui contribue à l’élévation sociale. Enfin, la mobilité géographique semble participer du processus comme un moyen de limiter la profondeur de la mémoire collective sur l’origine des familles.
Un difficile, mais nécessaire équilibre à trouver
En définitive, à ma question de départ, « comment est-ce que je catégorise, comment est-ce que je traite statistiquement ou quantitativement les personnes ? » ; j’ai apporté des réponses variables. Pour les personnes libres de couleur, j’ai eu recours au livre de l’historien Jean-Pierre Sainton, Couleur et société en contexte post-esclavagiste, ouvrage de référence pour la Guadeloupe au XIXe siècle, qui est aussi très utile pour d’autres périodes et d’autres espaces. Jean-Pierre y propose une catégorisation qui permet de traiter les données sur l’ensemble des colonies, indépendamment des variations de vocabulaire entre les espaces et de l’inflation du lexique pour désigner les phénotypes au fil des ans. Il adopte quatre grands types phénotypiques correspondant aux personnes perçues comme « noires non métissées », « noires métissées », « mulâtres », « métissées claires » pour classer les perceptions visuelles qui se construisent avant 1848. Je trouve que c’est un outil pertinent pour travailler d’un point de vue comparatiste des données sérielles indiquant une « nuance de couleur » comme c’est le cas dans les registres paroissiaux du XVIIIe siècle à la Martinique ; il m’a aussi permis de montrer la prépondérance du phénotype dans le processus d’assimilation. Pour les personnes en situation d’assimilation, les échantillons étant petits, la valeur des statistiques est très relative. J’ai travaillé à partir des actes, j’ai donc des données qui concernent la situation à un instant T. qui permet surtout de visibiliser l’existence de ces personnes et de mettre en avant quelques caractéristiques les concernant.
Du point de vue de l’analyse sociale, ce que je documente n’est pas tant un groupe, que des formes d’agentivité peut-être, d’intersectionnalité aussi, et un processus de passing à différents stades. Pour la Martinique, on a des personnes qui au cours de leur vie, peuvent voir leur origine tue, ponctuellement ; c’est l’expression du « faire taire le préjugé » (selon la formule de Moreau de Saint-Méry) qui exprime surtout la valorisation d’un mérite individuel aux yeux de la classe dominante. Pour les personnes qui y arrivent, cela aboutit à un préjugé qui s’exprime avec moins de force, mais ces personnes restent dans l’ensemble perçues comme non-blanches. Pour les personnes qui, toute leur vie, bénéficient d’un silence sur leur origine, tant dans les registres paroissiaux que chez le notaire, on est sur un processus intergénérationnel qui leur permet, au regard de l’administration, d’être considérés comme Blancs, d’être « assimilés » aux personnes blanches. Cependant, ce processus témoigne davantage de la dévalorisation d’un phénotype auquel les personnes libres de couleur cherchaient à échapper pour améliorer leur condition de vie et leur situation sociale, que d’une marque de la fluidité entre classes socioraciales.
Il n’est pas toujours facile de travailler en mobilisant la race, la couleur, la blanchité et les autres notions qui sont des expressions de la construction d’une société racialisante et racialisée, hiérarchisante et discriminante. Il n’est pas toujours facile de travailler en s’appuyant sur des catégories historiques construites par nos sociétés, tout en cherchant à produire des outils d’analyse efficaces et pertinents de ces mêmes sociétés. L’enjeu est de proposer des outils qui mettent en lumière la manière dont ont été produites ces catégories, leurs producteurs, leurs victimes, leurs transformations, leurs effets… et de faire tout cela, sans pour autant réifier les concepts déployés. Nous devons donc collectivement nous livrer à un nécessaire et régulier travail de (ré)interrogation des concepts mobilisés et des modalités de leur usage. Trouver un juste équilibre entre le fait de produire du savoir utile à la direction que nous souhaitons donner à nos sociétés à partir de leur histoire (et aux valeurs qui sont supposées en être les piliers : liberté, égalité, fraternité…), sans réactiver des schèmes de pensées et des modes de catégorisations dont nous cherchons précisément à nous défaire.
*Adélaïde Marine-Gougeon (CRHXIX-CIRESC) a soutenu en 2025 une thèse intitulée Des colons en itinérance : stratégies (trans)impériales des blancs créoles de la Martinique au XIXe siècle (1815-1914).
** Sur le mépris de la classe dominante à travers la ligne de démarcation envers les Amérindiens et les Blancs mésalliés voir ma thèse Les Libres de couleur face au préjugé…, chapitres 7.2 p. 204 et 7.3 p. 215.
Bibliographie
- Hajjat, Abdellali. « Généalogie du concept d’assimilation. Une comparaison franco-britannique ». Astérion. Philosophie, histoire des idées, pensée politique, no 8 (juillet 2011).
- Kebabza, Horia. « « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges ». Les cahiers du CEDREF. Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes, no 14 (janvier 2006): 145‑72.
- Pierre-Louis, Jessica. « Les Libres de couleur face au préjugé: franchir la barrière à la Martinique aux XVIIe-XVIIIe siècles ». Thèse de doctorat, Université des Antilles et de la Guyane, 2015.
- Sainton, Jean-Pierre. Couleur et société en contexte post-esclavagiste: la Guadeloupe à la fin du XIXe siècle. Jasor, 2009.
- Taguieff, Pierre-André. La force du préjugé: essai sur le racisme et ses doubles. Gallimard, 1990.