André dit Lucidor (v. 1718-1771), une vie entre 3 continents

Tanlistwa, épéiste, maitre d'arme, fencer

Temps de lecture : environ 5 minutes.
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Quand j’ai démarré ma recherche sur Marie-Thérèse Lucidor, j’étais surexcitée de vous présenter une femme de couleur peu commune : républicaine, patriote, indic’ de police…  Mais ça, c’était avant de découvrir l’histoire de ses parents ; car le parcours de son père André, c’est une sacrée histoire aussi ! Aujourd’hui,  je vous parle donc d’un homme à la vie étonnante : André dit Lucidor, né en Afrique, esclave en Martinique et maître d’armes à Paris.

De l’Afrique à la Martinique : de captif au service du roi.

Selon un acte notarié, André dit Lucidor avait 36 ans en 1754 ; il serait donc né vers 1718. Pierre Bardin (1) précise qu’un « document ultérieur indique que Lucidor, venu d’Afrique en Martinique, est arrivé en France où il a toujours servi le roi. Ce qui signifie avoir intégré un régiment dans lequel il aurait acquis la maîtrise des armes et la liberté après 7 ans de service. Si la date d’arrivée est inconnue, de même que le nom du régiment (recherches en cours) on peut raisonnablement la situer entre 1735 et 1745″.  André était plus précisément dit natif d’Azanda territoire du centre nord de l’Afrique.

Selon toute vraisemblance, il était passé par la Martinique comme esclave ; puis il avait ensuite intégré un régiment et obtenu sa liberté par suite de son service au roi.  Mais, de sa vie en Martinique, je n’ai rien trouvé (avouons-le, je n’ai pas beaucoup cherché non plus). Sa date d’arrivée, sa vie d’esclave, son service militaire pour reprendre sa liberté, la date et les modalités de son départ de l’île… rien, ni dans les sources en ligne, ni dans la bibliographie que j’ai pu consulter. Peut-être fut-il mis au service du Roi à l’occasion de la défense de l’île contre les Anglais ; il était en effet traditionnellement fait appel aux  esclaves munis d’un demi-piquet ou d’une serpe pour grossir les troupes en temps de guerre. Toujours est-il qu’en 1745, André est à Paris.

André dit Lucidor, une vie de maitre d’armes à Paris

Si on ne connaît pas la date de son arrivée en France, on sait en revanche qu’André se marie à l’église Saint-Séverin (X)* en 1745. À environ 27 ans, André épouse Thérèse Charlotte Richard, une blanche. De son union avec Thérèse Charlotte, André dit Lucidor a eu deux filles : Louise née en 1747 et la fameuse Marie-Thérèse née en 1749, toutes deux  baptisées dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois (B).

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Jusqu’en 1777, une telle union était encore légale dans le royaume : elle restait néanmoins peu commune. Après 1777 et malgré l’interdiction, plusieurs unions de ce type ont encore eu lieu comme en témoignent les parcours de vie de Louis Belard Saint-Silvestre et Jean-François Février mis en lumière par Julie Duprat (2).

Mais le plus surprenant c’est que Thérèse Charlotte Richard pourrait bien être une créole martiniquaise. C’est en tout cas ce que suppose Pierre Bardin, car sa fille Marie-Thérèse se revendique ultérieurement propriétaire de biens au Carbet, île Martinique. Or il existe bien une famille Richard au Carbet. Autant dire que l’union d’une blanche créole avec un esclave africain fût-il affranchi aurait était un scandale absolument intolérable dans l’île. Les 2 amants auraient donc dû quitter le petit territoire pour vivre leur histoire d’amour ailleurs. Mais pour l’instant rien ne vient corroborer cette hypothèse. Il ne faut pas non plus exclure la possibilité qu’André fut libre avant même de quitter la Martinique et qu’il soit à l’origine d’un petit bien dans l’île. Reste que  si Thérèse Charlotte Richard était bien une créole blanche martiniquaise, sa romance avec André vaudrait à elle seule la réalisation d’un film!

Non content de cette union peu commune, André Lucidor se distingue aussi par son métier. En 1762, pour répondre aux obligations de déclaration des Noirs de France, il se fait recenser et dit « habiter Abbaye Saint Nicolas des champs où il montre à faire les armes ». Il est aussi précisé que sa liberté a été enregistrée devant notaire par un acte du 26 mars 1750. Ce métier, il l’exerçait déjà en 1754. En effet, André, quitanlistwa-lucidor-andré-signature2-1754.png comparaît comme témoin dans un acte de notoriété, est décrit comme ayant 36 ans,  maître d’armes et demeurant cours Saint-Martin des Champs (M). On y découvre aussi qu’il sait signer!

Deux ans plus tard, c’est à l’occasion d’une vente de maison que l’on retrouve André « maître en fait d’armes ». Il acquiert ce jour-là avec sa femme une maison () de deux étages, avec son mobilier et un jardin attenant, située à Ménilmontant dans la grande rue pour la somme de 8500 livres. Il en fait une salle d’armes bien fréquentée jusqu’à sa mort en 1771. André dit Lucidor me laisse ainsi l’impression d’une figure noire brillante au parcours remarquable qui a eu et a saisi des opportunités de mettre en avant ses talents.

Et vous, connaissez-vous des femmes ou des hommes arrachés de leur terre natale africaine, mis en esclavage, reprenant leur liberté et vivant sur 3 continents différents en l’espace d’une vie?


*Représentation des symboles en orange sur le plan de Paris de 1771 pour une idée de la localisation.

Bibliographie
(1) Comme pour sa fille Marie-Thérèse, l’essentiel des informations que j’ai pu lire est le fruit du travail de Pierre Bardin dont les notes sont publiées dans un bulletin de Généalogie et histoire de la Caraïbe.
Bardin (Pierre), « LUCIDOR, ancien esclave, et sa fille Marie-Thérèse, à Paris », dans Généalogie et Histoire de la Caraïbe, numéro 227, Juillet-août 2009.

(2) Outre les cas relevés par Julie Duprat, l’historien Gilbert Buti compte huit unions entre un homme de couleur et une femme blanche dans les unions qu’il a relevé en 1777 pour le ressort du parlement de Provence.  Même constat de ces unions entre homme noir et femme blanche dans l’Aunis.
Gilbert Buti, « Gens de couleur et esclaves en Provence au XVIIIe siècle », Cahier des anneaux de la Mémoire, la méditerranée, no 13, 2010.
Olivier Caudron, « “Noirs, mulâtres ou autres gens de couleur” dans l’Aunis du XIIIe siècle », dans Mickaël Augeron et Olivier Caudron (dir.), La Rochelle, l’Aunis et la Saintonge face à l’esclavage, Paris, France, les Indes savantes, 2012, p. 177.

Sources et iconographies
Grâce à l’impressionnant Projet familles parisiennes, deux actes notariés sont consultables en ligne :André Lucidor témoin en 1754 et André Lucidor acquéreur en 1756.

Retrouvez le joli Plan de la ville et des faubourgs de Paris divisé en ses vingt quartiers / par le Sr Robert de Vaugondy de 1771 sur le site de la BNF.

La planche d’épéistes est tirée de Le Maistre d’armes, ou l’Abrégé de l’exercice de l’épée démontrée par le sieur Martin (maître d’armes à Strasbourg). 1737. Sur le site de la BNF.

Bonus à ne pas rater 😀
Même si vous ne lisez pas l’anglais, je vous invite à visiter ce lien The Greatest African American and Afro-American Martial Artists in History ne serait-ce que pour regarder l’iconographie. Il y a de magnifiques illustrations de Noirs dans l’art du combat comme celles issues de l’ouvrage de Paulus Hector Mair.

5 réflexions sur “André dit Lucidor (v. 1718-1771), une vie entre 3 continents

  1. C’est vraiment un parcours qui sort de l’ordinaire. Comme il n’a pas de nom de famille, on pense naturellement à un affranchi. Est-il possible qu’il y ait eu des Africains arrivés libres à cette époque en Martinique ? A la Réunion nous avions plutôt des indiens libres au 18eme.

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    1. Outre l’absence de nom de famille, il y a aussi l’enregistrement de sa liberté au notaire qui soutient l’idée qu’il a du être esclave en Martinique. En théorie, un Africain aurait pu arriver et rester libre en Martinique, mais dans les faits, je n’en ai jamais croisé. Si ça a eu lieu je pense davantage qu’il ait pu s’agir de marins, donc uniquement de passage et sans grande trace dans mes sources. J’ai le vague souvenir d’un baptême d’un nord Africain je crois, mais je suis incapable de remettre la main dessus (/frustration!).

      Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    J’ai été très heureux de découvrir votre site et particulièrement cet excellent article consacré à Lucidor.
    Historien de l’Est parisien, j’ai croisé lors de mes recherches à Ménilmontant cet homme au parcours étonnant.
    Je suis en train de rassembler les documents que j’ai collectés à son sujet mais je voulais vous dire sans tarder que j’avais trouvé aujourd’hui trace de l’enrôlement d’André Lucidor, maure, surnommé St André, trompette dans le régiment « Royal Piémont Cavalerie » pour la compagnie Calliet à la date du 22 décembre 1735.
    Le nom de son père n’est pas mentionné, sa mère se prénomme Anne.
    C’est un ami qui a collecté ces infos et je vais aller cette semaine au SHD de Vincennes pour faire une photo de ce précieux document.

    Je vous l’envoie dès que je l’ai!

    Cordialement,

    Denis Goguet

    Aimé par 1 personne

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