1766, une année d’aléas pour la Martinique #2/3 l’ouragan d’août

tanlistwa, gravure, vue de Fort-Royal, XVIIIe siècle

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Est-ce qu’il y a des périodes de vos vies où vous enchaînez les difficultés ? Vous savez, ces jours où vous vous dites que vous auriez mieux fait de rester au lit ou ces moments qui donnent un sentiment de loi des séries, ce genre de période qui nous fait attendre avec impatience la fin du cycle pour le démarrage d’un autre sous de meilleurs auspices. Si j’avais vécu en 1766 à Fort-Royal (aujourd’hui Fort-de-France) de la Martinique, j’aurais probablement été pressée de voir arriver 1767 : incendie d’une partie de la ville en mai, ouragan en août, raz de marée et séisme en septembre. Une année bien remplie en aléas !  Je vous rapporte ce que nous racontent les archives de ces évènements de 1766, une année noire pour la ville foyalaise et ces habitants, mais aussi pour toute l’île.

Dans le premier épisode, nous avons vu comment le quartier qui borde les quais de la ville a été ravagé par un incendie dans la nuit du 19 au 20 mai ; pour ce second volet, on s’intéresse au violent ouragan qui a dévasté l’île dans la nuit du 13 au 14 août laissant les familles en deuil et dans la crainte d’une famine.

L’ouragan dans la nuit du 13 ou 14 août

En août, la ville de Fort-Royal, comme le reste de l’île, était à nouveau éprouvée, cette fois par un violent ouragan. Une lettre du 18 août du gouverneur et de l’intendant donne un aperçu de la violence du phénomène et des dégâts occasionnés.

« La colonie vient d’éprouver la plus affreuse calamité (…). La nuit du 13 au 14 il s’est élevé vers les dix heures, un vent furieux, accompagné d’éclairs, de tonnerre et même de tremblement de terre, qui en moins de quatre heures, a rasé, détruit et abattu les maisons, les bâtiments, les sucreries, les manufactures, les églises et les cases de presque toute la campagne, arrachés et dérracinés tous les arbres, même les plus grands des forets, les caffés, les cacaotiers détruits, et renversés les cannes à sucre qui étaient en tuyau et généralement tous les vivres du pays de quelques espèces qu’ils puissent être, un grand nombre d’hommes, femmes, enfants tant Blancs que Noirs ont été écrasés sous les ruines des bâtiments, tous les vaisseaux, batteaux, goelettes et canots qui se trouvoient dans les dares ou qui navigoient autour de l’isle, ont été jettés à la côte où ils se sont brisés, plusieurs ont péri corps et biens ; dans le port même du Fort Royal où étoient les bâtiments d’Europe appartenant au commerce de France, le vent y a été si furieux, que beaucoup de ces bâtiments ont déradé, rompu leurs câbles et ont été s’échouer à la côte ; mais comme c’est sur de la vase et qu’on y a apporté de prompts secours, hormis deux ou trois qui sont en danger, le reste se sauvera : il y aura seulement beaucoup d’avaries.
De mémoire d’homme ; il n’y a jamais eu d’aussi terrible ouragan. Celui de 1756 n’a pas produit d’aussi terribles effets, parce qu’il n’étoit pas aussi général pour toute l’isle. Le spectacle de la colonie fait horreur et il est impossible (à moins de le voir) de dépeindre exactement la triste situation où elle se trouve. La consternation est générale, et la misère est affreuse. Tout ce qui existe encore de bâtiments dans l’isle, est entièrement découvert il n’y a point assez de thuiles d’essentes ou de planches pour se mettre à couvert. Les herbes mêmes dont on se sert à cet usage, n’offrent point de ressources, ayant toutes été arrachées et brisées par l’ouragan, et ensuite entraînées à la mer par les torrents occasionnés par une grosse pluie qui a succédé à la tempête et qui a achevé de nous écraser. (…) » En fin de courrier, il précise : « La partie du nord de l’isle depuis le Fort Royal jusqu’au Robert inclusivement, est celle qui a le plus souffert ; l’autre côté de l’île, quoiqu’aussi très endommagée, l’est moins dans ses bâtiments ; mais la perte des vivres et des denrées et générale. »

Qu’en est-il de la ville de Fort-Royal ? « Au Fort Royal, les bâtiments du roi ont peu souffert ; il n’y a que les couvertures et les faîtes des maisons qui aient été emportés par le vent ; aucun soldat n’a été tué, plusieurs ont été blessés, les bâtiments de la ville sont sur pieds, et sont dans le même état que ceux du roi ; les fortifications n’ont souffert aucun dommage ; les cases du morne Garnier ont été emportées.
Les hôpitaux du Fort Royal et de St Pierre, qui avoient été découvert, ont été réparés en trois jours de temps et les malades y sont à couvert à présent. L’établissement de Champflore est perdu. Toutes les cases des Allemands et Acadiens, l’église, le presbitaire, l’hôpital, les magasins, tout a été rasé ; et plusieurs personnes ont péri sous les ruines. »

Sur mer, les navires ont aussi souffert : « Les deux fluttes du Roi, La Balance et La Fortune qui étoient dans le bassin du Fort-Royal, n’ont pas souffert ; mais nous sommes inquiets de La Coulisse partie pour France deux jours avant l’ouragan. Un des deux bateaux du Domaine a péri, l’autre est sain et sauf. » Un courrier du lieutenant de vaisseau Jean François d’Arros daté du 3 septembre précisait la situation pour les navires. « Tous les bâtiments à l’exception des deux fluttes du Roy et de 7 bâtiments de commerces petits et grands ont été à la côte, au nombre de ving cinq ou vingt six. (…) Il y en a encore deux qui sont échoués dont un de Nantes de 450 tonneaux et un autre de 300 de La Rochelle, l’un et l’autre sont pour les 4 à 5 pieds d’eau, et il faut les faire marcher plus de 100 pieds avant de les mettre à flot ».

Dans un autre courrier du même jour, le lieutenant de vaisseau Jean François d’Arros écrivait pour demander à rentrer en France ; il évoquait alors ses pertes personnelles qui durent ressembler à celles de biens d’autres propriétaires : « le bien de Madame D’arros y est établi, et il a été rasés de façon que mes pertes montent à cinquante mil écus, tous mes établissements sans exception d’une seule case, ny bâtisse, ont été culbutés de même que mes plantations de toute espèce ; j’ai perdu aussi nombre des bestiaux et un nègre qui ont été tués par la chute des maisons. »

Comme pour l’incendie, l’ouragan posait immédiatement problème pour l’approvisionnement en denrées alimentaires pour les personnes touchées ; mais ici ce n’est plus un seul quartier de la ville de Fort-Royal qui fut concerné, mais bien toute une île. La peur de la famine était là. Le gouverneur s’est donc empressé d’assouplir un peu plus le principe de l’exclusif colonial ; il autorisa temporairement l’import de denrées issues du commerce étranger pour nourrir la population.

« Dans une telle extrémité, Monsieur Le Duc, sans vivres dans les magasins du Roi, nous nous sommes crus forcés à admettre à la Martinique, la farine et le biscuit venant de l’étranger ; mais avec les précautions que vous verrez détaillées dans l’ordonnance que nous avons l’honneur de vous adresser cy-joint. C’est le seul moyen de prévenir la famine, et de pourvoir à la subsistance des nègres ; encore y en aura-t-il qui périront de misère ; parce que partie de leurs maîtres n’ont ni denrées ni argent pour en acheter, quelque modique qu’en pourra être le prix, par la concurrence. (…)
Nous n’avons pas admis le bœuf salé par l’étranger ; parce que le commerce de France en a beaucoup dans la colonie, dans ce moment, et que d’ailleurs la consommation principale, est la morue : celle qui doit nous venir de France nous sera d’un grand secours. »

Ainsi, en s’appuyant sur une ordonnance de 1765 qui autorisait déjà l’introduction de morue étrangère, de riz et de maïs dans trois ports de l’île, le gouverneur édicta, le 18 août 1766, une ordonnance qui ajoutait la farine et les biscuits à la liste des produits autorisés et élargissait au port du Marin le droit de recevoir les navires apportant ces denrées. En outre, le gouverneur espérait aussi se tourner vers l’île voisine pour récupérer des vivres cultivés localement (manioc et riz) ; les légumes racines aux cycles de production les plus courts comme les patates douces furent de plus replantés aussitôt le cyclone passé pour limiter un tant soit peu les risques de famine. « Comme l’isle de Ste Lucie n’a presque par souffert du coup de vent, elle pourra nous fournir quelques vivre du pays, et nous allons en tirer ce que nous pourrons de plants de magnoc et du riz pour faire planter et semer, tout de suite à la Martinique.
Les habitants ont commencé à planter des patates et autres racines qui viennent en trois mois ; cela substantera, au moins, un peu les nègres. »

Enfin, comme au moment de l’incendie, la question de l’imposition fut à nouveau soulevée, cette foi-ci il s’agissait purement et simplement de la supprimer pour l’année.
« Vous sentez bien, Monsieur Le Duc, que dans une telle extrémité, nous ne saurions exiger la partie de l’Imposition qui n’a pas encore été payée. Nous vous supplions même, de demander à Sa Majesté, qu’elle veuille bien décharger la colonie, de toute imposition pour l’année prochaine. Il seroit impossible qu’elle en payât. Cette catastrophe est d’autant plus affligeante et douloureuse que nous avions la satisfaction de voir que l’isle se remettoit de ses anciennes pertes et de ses malheurs passés (…) ». C’est le même discours qu’il tint dans une autre lettre du 6 septembre où il notait par ailleurs la pénurie de monnaie en circulation dans l’île. « l’état déplorable où sont réduits les habitants de la Martinique depuis l’ouragan qu’ils ont essuyé le mois dernier, les rend plus propres à exciter la compassion, qu’à supporter, du moins pour l’année prochaine, une capitation de la nature de celle qui lui est imposée. »

Bien entendu, les dommages ne furent pas que matériels. « On peut évaluer la perte des hommes écrasés ou noyés à 500 tant blancs que noirs. » Même si les chiffres sont possiblement surévalués, c’est beaucoup pour une population qui était d’environ 85 000 personnes tout statut confondus en 1766. Les registres paroissiaux du Nord Atlantique de l’île se firent l’écho de ce que le gouverneur annonçait, la moitié nord de la Martinique avait particulièrement été touchée par ce violent coup de vent. À Basse-Pointe, le 14 août, on enterrait le corps de dame Anne Rousseau 60 ans, veuve de feu M. Michel Veyrier, « morte ce matin sur les cinq heures, écrasée sous la chute de sa maison », le corps de Antoine roux âgé de 55 ans, « mort sur les six heures du matin, écrasé sous la chute de sa maison », le corps de sieur Jean Baptiste Cocquet Courbon, « dans le cimetière de la Croix St Paul, quartier de l’Ajoupa Bouillon, âgé de 38 ans, après avoir été écrasé sous les ruines de sa maison par l’ouragan du 13e dudit mois », le corps du nommé Raymond, « mulâtre qui a péri sur nos côtes avec un batteau de M. Fourniol où il étoit maître ». Le même jour, on enterrait au Gros-Morne le corps de feu le sieur Jean la Mothe L’Hosteau âgé de 71 ans, « écrazé dans la chute de sa maison occasionné par un coup de vent », au Macouba, le corps de Jean Pierre Plissonneau fils, âgé d’environ 13 ans, « écrasé dans la maison paternelle par le coup de vent arrivé la veille », à Sainte-Marie, le corps de feu demoiselle Marie Louise de Loré âgé d’environ 50 ans, épouse de M. François Lalung « écrasée dans les ruines de sa maison détruite dans l’ouragan de cette nuit », aussi sa fille Marie Jeanne Adélaïde Lalung âgée d’environ 15 ans et encore Marie Bois Cédale âgé de 15 ans « nièce de M. Lalung, serée sous les ruines ». Le surlendemain, 16 août, M. Nicolas Perturon, âgé de 50 ans environ, décède de ses blessure « il avoit été blessé très grièvement pendant l’ouragan ». Le 24 août, M. Philippe Marain Lahoussaye, âgé d’environ 50 ans, « il avoit eu le bras cassé par la chute de sa maison la nuit du 14 de ce mois » vint allonger la triste liste des victimes. Ces quelques noms ne représentent qu’une fraction des victimes directes de l’ouragan. En effet, les actes de décès ne précisent pas toujours les raisons du décès. Ceux ayant péri en mer dont les corps n’étaient pas retrouvés n’y figurent pas non plus ; pas plus que les personnes réduites au statut d’esclaves pour lesquels les registres paroissiaux n’étaient pas obligatoirement tenus à l’époque : or ces derniers représentaient une large majorité de la population (83% en 1766) et forcément aussi la large majorité des victimes.

Quelques semaines plus tard, cependant, le gouverneur se faisait rassurant ; le 10 septembre, il écrivait :
« on est revenu de la première impression qu’avoit fait l’ouragan, on travaille avec ardeur, à réparer ses pertes, la crainte d’une famine a cessé (…) tous les navires du commerce de France, échoué dans le bassin du Fort Royal, ont été relevé et mise à flot par les soins de M. Le Baron d’Arros (…) la flutte Le Danube, commandée par M. Le Chevalier de Retz, est arrivée au Fort Royal le 7 de ce mois, elle nous a apporté des vivres et de l’argent, dont nous avions grand besoin ».

Mais voilà, pour les habitants de Fort-Royal, les évènements de l’année 1766 ne s’arrêtèrent pas là ! Dans le prochain épisode, on s’intéresse au raz de marée du 18 septembre et au séisme du 19 septembre.

Retrouvez les trois épisodes de la série


Bibliographie

  • Saffache, Pascal, Jean-Valéry Marc, et Olivier Cospar. Les cyclones en Martinique. Ibis Rouge, 2002.
    Le livre contient une liste des cyclones du XVIIe au XXe siècle avec mention de sources historiques.


Archives nationales outre-mer

Iconographie

BNF, « Veue du Fort royal de la Martinique », Éditeur : [s.n.][s.n.], Date d’édition : 17..
« Montage graphique » réalisé avec canva.com

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