Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine… par Y. Corcessin et B. Dossa

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Temps de lecture : environ 3 minutes.
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Il y a peu de temps, j’ai contacté l’association Symbole de l’amitié  à propos de la base de données des déportés Béninois en esclavage. C’est ainsi que je me suis retrouvée à échanger avec Yannick Corcessin sur tout autre chose, à savoir l’ouvrage tout récemment publié qu’il a coécrit avec  Bernard Dossa Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine... Si comme moi votre généalogie implique des ancêtres à la Martinique, vous allez être ravis ! Les deux auteurs ont pris pour terrain d’étude Le Carbet, Le Morne Vert et Fonds Saint-Denis ! Aujourd’hui, je vous présente en quelques lignes l’ouvrage que j’ai lu ce week-end.

Reconstituer une généalogie impliquant des esclaves aux Antilles

tanlistwa-une-lecture-du-registre-matricule-des-esclaves-corcessin-dossa-2019Les méthodes pour reconstituer sa généalogie à partir des registres paroissiaux et de l’état civil sont bien connues de tous les généalogistes ; il existe de nombreux guides pour accompagner le néophyte, y compris un guide de recherche généalogique en Martinique.

Mais, dans la Caraïbe, dans des sociétés ou quelque 80% de la population étaient esclaves au début du XIXe siècle, on est vite confronté à des difficultés quand il s’agit de  reconstituer le parcours d’un ancêtre non libre. Comment faire quand les sources qu’on utilise habituellement pour les personnes libres n’ont pas d’équivalent ou n’ont pas été conservées pour les personnes esclaves ? Il  n’est pas toujours aisé de reconstituer l’histoire de ses aïeux issus de la traite et de l’esclavage dans les anciennes colonies françaises.

C’est là que le livre peut vous aider à trouver des pistes pour progresser notamment pour le XIXe siècle. Yannick Corcessin et Bernard Dossa se sont intéressés aux possibilités de reconstruire l’histoire des ancêtres esclavisés à partir du croisement des sources. Parmi elles, en tout premier lieu, il y a les registres d’individualités dans lesquelles sont notés les noms de famille pris par les nouveaux citoyens après l’affranchissement général en 1848.  Ils montrent ce que peut apporter le dépouillement sériel des sources contenant des listes nominatives. À partir du croisement des données,  ils dévoilent la manière dont ils ont pu relier des familles à une habitation, la manière dont ils ont reconstitué des ateliers d’esclaves à partir des numéros de matricules. Ils développent plus particulièrement l’histoire des esclaves de l’habitation caféière Mascré et aussi celle des esclaves de l’habitation sucrière Cambeilh. De quoi donner des idées pour de futures recherches. Un tableau, qui prend une bonne partie du livre, est dédié à reporter la liste des personnes retrouvées et des informations obtenues à partir des registres du Carbet et grâce au croisement des archives. Mais je dois dire que si j’ai trouvé cette partie intéressante, tant pour l’historien que le généalogiste, c’est pour la suivante que j’ai eu un coup de cœur.

Reconstituer le lien à l’aune de la tradition ancestrale africaine

Réinterpréter la situation à partir de l’esclave africain, qui a été déporté aux Antilles, a été une expérience de lecture singulière pour moi ; car, comme d’autres, j’imagine, je me suis heurtée dans mes recherches généalogiques à mon incapacité à faire un pont entre ici et l’Afrique, tout comme je n’ai pu faire un pont pour mes ancêtres « engagés »  venus d’Inde après l’abolition de l’esclavage.

Les auteurs s’essaient à offrir la perspective de l’Africain arraché à sa terre, déraciné, traumatisé et déporté. Comment vit-il son arrivée sur l’habitation après plusieurs mois de périple dans des conditions déplorables ? Comment s’adapte-t-il au monde de l’habitation ? Comment reconstruit-il une vie, une famille, un groupe d’appartenance… et avec quels repères ? Qu’a-t-il pu transmettre de lui, de son univers culturel et cultuel d’origine ? J’ai vraiment apprécié de lire ces lignes montrant que même d’infimes bribes de ce bagage, que nous sommes bien souvent incapables ici de décrypter, transparaissent dans les archives et ont pu être transmises jusqu’à nos jours. J’ai encore apprécié le partage de ce récit de patriarche qui montre que la mémoire de l’histoire de ces migrants forcés est aussi portée de l’autre côté de l’océan.

Bref, à n’en point douter, c’est une belle lecture pour accompagner vos recherches pendant les grandes vacances.  Le livre m’a d’ailleurs rappelé le film Citoyens bois d’ébène de Franck Salin sorti en 2016 ; ce dernier relate la démarche entreprise par Emmanuel Gordien de l‘association CM98 qui l’a porté jusqu’au Bénin pour retracer l’histoire de ses aïeux réduits en esclavage en Guadeloupe. Et vous, avez-vous pu faire ce lien avec les différents territoires dont sont issus vos ancêtres?


Bibliographie 

Corcessin Yannick, Dossa Bernard, Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine: Le Carbet, Le Morne Vert, Le Fonds Saint-Denis (Martinique), 2019.
L’ouvrage est disponible uniquement sur Amazon à ma connaissance pour l’instant et existe en version brochée ou en version numérique.

3 réflexions sur “Une lecture du registre matricule des esclaves par la tradition ancestrale africaine… par Y. Corcessin et B. Dossa

  1. Une lecture assurément intéressante. Merci de la mentionner. Pour la Réunion, les recensements précisent la « caste » de l’esclave: cafre = originaire d’Afrique (sans plus de précision), malgache = originaire de Madagascar, indien = originaire de l’Inde. Ensuite il faut plutôt regarder les travaux et publications des historiens pour trouver des lieux plus précis, exemple Afrique de l’Est, Mozambique, Zanzibar. Mais il est très rare qu’une origine géographique précise soit mentionnée pour un individu. Encore moins quand la traite devient clandestine après 1815. J’ai quand même une ancêtre supposée (il faut être prudent avec les recherches sur les esclaves) qui est dite « éthiopienne de nation » au début du 18ème. Les cartes de l’époque montrent que ce qui s’appelait l’Ethiopie était bien plus étendue que le pays d’aujourd’hui. 🙂

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    1. Mascarenhas974, comme toujours c’est un plaisir de lire vos commentaires qui me permettent de voir à la fois des similitudes et des différences dans l’histoire de nos territoires. 🙂
      Ici, je trouve dans les actes notariés des origines géographiques, ce n’est pas systématique, mais ce n’est pas rare non plus : Arada, Ibo, de terre mine, Caplaou… mais comme vous le soulignez, il n’est pas toujours facile de savoir à quoi cela correspondait réellement géographiquement. Il est parfois aussi inscrit « nègre nouveau » (opposé au « nègre créole ») pour évoquer celui qui est arrivé récemment d’Afrique. Je n’ai jamais croisé d’Éthiopien ou Éthiopienne pour l’instant dans mes archives.

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