L’Hôpital militaire de Fort-de-France #3/3 Des esclaves au service des malades (b)

Tanlista, photographie en noir et blanc représentant sur 3 rangées des infirmiers et infirmières noires posant contre un mur, premier rang assis au sol, le second sur un banc, le dernier debout. Ils portent un uniformes blancs, robes pour les femmes, parfois surmonté d'un tablier sombre

Temps de lecture : environ 10 minutes.
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Il y a quelques mois, j’ai travaillé pour la mise en ligne d’une base de données recensant des informations contenues dans des actes notariés du XVIIIe siècle à la Martinique.   Parmi les actes, celui sur l’annotation des biens de l’hôpital de Fort-Royal (aujourd’hui Fort-de-France) de 1793 m’a surpris, car on y trouve 82 esclaves travaillant dans la structure ; autant que sur une petite habitation sucrière ! J’étais intriguée et curieuse de savoir ce que faisaient les hommes et femmes réduits au statut d’esclaves dans un tel établissement. Dans le premier épisode, j’évoquais le projet et la construction de l’hôpital militaire de Fort-de-France ; dans le second, je me suis intéressée au quotidien des hommes et des femmes, esclaves, au service des malades à la fin du XVIIIe siècle sur ce site. Aujourd’hui, dans ce dernier épisode, je vous parle en particulier des apothicaires, aides-chirurgiens et infirmiers qui contribuaient aux soins des malades de l’hôpital de Fort-Royal.

Apothicaires, aides-chirurgiens et infirmiers esclaves

Dans l’acte d’annotation des biens de l’hôpital de la ville du Fort de La République du 25 mars 1793, ce qui m’a le plus étonnée, ce sont les personnes participant directement aux soins des malades de l’hôpital malgré le statut d’esclave. Si cela m’a surpris, c’est d’abord parce que l’accès à ces métiers, où étaient administrés des soins et distribués des remèdes, était théoriquement inaccessible aux libres de couleur et aux esclaves. En  effet, en 1764, une ordonnance du roi défendait « aux nègres et à tous gens de couleur, libres ou esclaves, d’exercer la médecine ou la chirurgie, ni de faire aucun traitement de malades, sous quelque prétexte que ce soit, à peine de 500 liv. d’amende pour chaque contravention au présent article, et de punition corporelle suivant l’exigence des cas ».  En 1769, un arrêt du conseil souverain prohibait à nouveau l’emploi des esclaves ou des libres de couleur pour l’exercice de ces professions et obligeait « lorsqu’ils [chirurgiens, apothicaires et droguistes] se serviront d’esclaves ou autres gens de couleur pour porter les drogues aux malades, d’en coller les étiquettes sur les fioles ou paquets, sous peine, en cas de contravention, d’être déclarés déchus du droit d’exercer leur profession ». En 1783, une ordonnance du gouverneur général et de l’intendant rappelait l’interdit. « Aucun nègre, ni tous autres gens de couleur libres, ni esclaves, ne pourront exercer la médecine ou la chirurgie, ni faire aucune préparation de remèdes, ni traitement de malades à la ville ou à la campagne, d’une maison ou d’une habitation à l’autre, sous quelque prétexte que ce soit ». Ces mesures étaient motivées par la crainte très ancrée que des libres de couleur ou des esclaves soient susceptibles d’empoisonner des colons blancs. On ne trouvait donc habituellement guère plus qu’une accoucheuse ou une hospitalière esclave sur les plus grosses habitations. Il est parfois signalé des esclaves comme Balthazar qui « traite les nègres de piqûre de serpent« , mais officiellement leur savoir était donc mis à profit pour aider et soigner d’autres esclaves.

Pourtant, bien que théoriquement interdit, le marché de 1772 montre que les esclaves de l’hôpital pouvaient être amenés à faire des soins. Dans le point 18, il est écrit que « les religieux-chirurgiens pourront se faire aider dans les opérations & pansements, par des nègres instruits ; mais ces nègres ne pourront saigner les malades, ni faire aucuns pansements sans la présence d’un religieux ou chirurgien« . Certes les esclaves participaient sous surveillance ; néanmoins, non seulement ils donnaient des soins, mais en plus ils devaient avoir reçu un semblant de formation pour pouvoir le faire correctement ! Sans avoir le destin hors du commun d’un James Derham, les esclaves exerçant une activité paramédicale à l’hôpital de Fort-Royal occupaient tout de même une fonction peu banale dans la société coloniale et esclavagiste du XVIIIe siècle.

Il n’existe évidemment pas de photographies pour le XVIIIe siècle et l’iconographie concernant les tâches des esclaves se concentrent sur des situations plus coutumières du monde colonial, j’ai donc sélectionné pour ce billet des photographies de la fin du XIXe siècle, tirées du monde colonial français, qui me semblent pouvoir aussi illustrer le sujet.

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Infirmiers et infirmières à l’hôpital d’Arivonimamo, 1894-1911, Arivonimamo (Madagascar)

Personnel soignant à l’hôpital de Fort-Royal

Le marché de 1772 détaille le personnel religieux minimum qui devait composer l’hôpital : « Il y aura un religieux-infirmier général bien expérimenté au traitement & gouvernement des malades, deux Religieux – chirurgiens & un Apothicaire ; ils auront sous eux d’autres religieux ou chirurgiens, apothicaires, & autres employés capables de les aider dans leurs fonctions auprès des malades ; mais le nombre des religieux ou aides-chirurgiens ne pourra être exigé au-delà d’un pour cinquante malades ordinaires, & un pour vingt blessés. » Le marché ajoute qu’il  « sera tenu dans chaque salle un ou plusieurs domestiques infirmiers de garde tant de nuit que de jour et un religieux ou employé commis par eux, veillera à ce que les domestiques soient à leur devoir auprès des malades. » Le marché de 1772 recommandait aussi que les personnes attaquées de maladie vénérienne soient « traité dans un seul lieu (…) séparés des autres malades, le lieu qui sera choisi, sera sain, en bon air ; & s’il n’est clos de murailles il y aura une garde suffisante pour les empêcher de sortir & les contenir : ils seront au surplus traités par les dragées de Keyser« . Peut-être les esclaves infirmiers de Fort-Royal intervenaient-il aussi auprès de ces malades ? C’est en tout cas dans ce cadre de sous-emplois qu’intervenaient les 3 apothicaires, les 3 aides-chirurgiens et les 7 infirmiers esclaves ainsi que la servante infirmière, le domestique d’infirmerie et le domestique employé à la pharmacie.

Les soins des malades à l’hôpital de Fort-Royal.

En quoi consistaient les tâches des esclaves ? Le dictionnaire de l’Ancien Régime explique que  « la petite chirurgie consistait en l’incision des abcès, la pose des cautères et des ventouses, la réduction des fractures, les pansements, l’extraction des dents et naturellement, la saignée » mais c’est aussi parfois des amputations ou trépanations, et autres opérations plus techniques pour les plus grands chirurgiens. Vital, Silvestre et Joseph, les trois aides-chirurgiens devaient donc assister les religieux-chirurgiens et sûrement réaliser eux-mêmes certains des actes chirurgicaux.

En dehors de ces actes chirurgicaux, la médecine consistait en des diètes, des purgations, des vomitifs, la réalisation des pansements et l’administration de tisanes et potions. Jean-François, Petit Laurent, Augustin, Veuf, Mausiste, Gaspart, Maximain, tous  les sept infirmiers, prodiguaient donc quotidiennement ces soins,  tout comme devait le faire Douadu, la seule femme présentée comme une servante infirmière. Guymy, le domestique d’infirmerie, aidait peut-être les uns et les autres ou assurait la garde des malades comme le préconisait le marché de 1772. Jean François était pour sa part spécialement affecté aux officiers et œuvrait donc au côté de Tonton, le domestique attitré des officiers.

Tanlistwa, Théotime Bray, surveillant du bagne de Nouvelle-Calédonie (1887-1903), Presqu'île Ducos. Hôpital. Vue intérieure d'une salle de malades, [1886-1904], Office colonial
Théotime Bray, surveillant du bagne de Nouvelle-Calédonie (1887-1903), Presqu’île Ducos. Hôpital. Vue intérieure d’une salle de malades, [1886-1904], Office colonial

Deux fois par jours, à sept heures, au moment du premier repas, et le soir à quatre heures, avant le souper, l’infirmier général,  les religieux chirurgiens en chef et l’apothicaire ainsi qu’un médecin étaient tenu de visiter les « malades fébricitans », c’est-à-dire ceux atteints de fièvre, pour en dresser l’état et donner les remèdes ordonnés. Ensuite, il fallait faire « les pansemens des blessés ». L’État de gestion de l’hôpital du Fort-Royal en 1773 montre qu’un malade accueilli sur 25 mourrait ; il fallait donc aussi enterrer les morts dans le cimetière de l’hôpital. Outre les blessures (faites au gré des accidents du quotidien ou lors des campagnes de guerre), on comptait des maladies récurrentes et les épidémies n’étaient pas rares :  la fièvre jaune (ou maladie de Siam), la syphilis (la grande vérole), la variole (ou petite vérole), la varicelle (ou vérette), la dysenterie… Le scorbut (ou « maladie de matelot ») faisait aussi des ravages parmi les équipages durant les longues traversées.

L’apothicaire ou « maître en l’art de la pharmacie » était un auxiliaire indispensable des chirurgiens et infirmiers, pour la préparation des remèdes. Zephir, Baptiste, et Joseph, tous trois apothicaires, et Beaudy, le domestique employé à la pharmacie ne devaient pas être de trop pour préparer quotidiennement l’ensemble des tisanes, potions et autres remèdes à administrer aux malades de l’hôpital. L’exploitation d’esclaves par des apothicaires n’était ni nouvelle ni inconnue en Europe, un compte-rendu d’article signale le phénomène aux XIVe-XVe siècles à Gênes, en Catalogne, en Sicile, à Malte (mais non en Provence), bien qu’il ne concerne qu’une minorité. Néanmoins, le cadre est totalement différent.

L’état des quantités de drogues … consommées avant l’inventaire… et le procès-verbal de 1763  dont je parlais dans le premier épisode permettent de voir la diversités des substances manipulées par les esclaves de l’hôpital.  Parmi elles, la quinquina était utilisée contre les fièvres palustres, la myrrhe servait par exemple à désinfecter les plaies. Je n’ai pas les compétences pour étudier la liste des produits employés, mais il pourrait être intéressant de comparer ces produits et ceux utilisés dans d’autres hôpitaux du royaume pour voir s’il y avait quelques différences notables, regarder si certaines plantes employées étaient cultivées localement ; je me demande aussi si on peut déceler des traces de nos usages actuels des simples, plantes médicinales, autrement appelées rimèd razié. En tout cas, j’imagine qu’à force de préparer chaque jour des remèdes, Zephir, Baptiste, et Joseph avaient acquis aux côtés de l’apothicaire en chef une solide connaissance des différents médicaments qu’ils confectionnaient.

Quand je pense aux esclaves des Petites Antilles, j’ai spontanément en tête l’organisation des habitations dans lesquelles l’on distinguait esclaves des champs, domestiques et esclaves « à talents » ; c’est la situation la mieux connue, car elle concernait la majorité des gens qui ont été exploités dans les îles dites « à sucres ». Je pense aussi aux esclaves vivant en milieu urbain, domestiques des maisons, artisans dans les ateliers d’un maître (forgeron, tonnelier, charpentier…) ou journaliers indispensables pour transporter, charger et décharger les marchandises. Mais j’imagine moins facilement des situations plus rares comme celle de ces personnes esclaves dans un hôpital. Et vous, aviez-vous déjà songé que des esclaves puissent être formés pour œuvrer au soin des malades ?  Apprendre la préparation des remèdes, la confection de pansements ou la réalisation d’une saignée. Comment vivaient-ils d’être constamment exposés à la maladie, car en contact quotidien avec les malades ? Comment percevait-il leur tâche qui visait à soigner et sauver la vie de ceux qui les possédaient ? Pour terminer, je vous liste ci-dessous l’ensemble des personnes esclaves recensées dans l’acte de 1793.

 

Liste des esclaves de l’hôpital de Fort-Royal en 1793

Voici la liste des femmes et hommes réduits au statut d’esclave dans l’ordre où il apparaisse dans la base avec les informations qu’on possède sur eux

  1. Elisabeth, Blanchisseuse
  2. Vital, Aide chirurgien
  3. Silvestre, Aide chirurgien
  4. Joseph, Nègre, Aide chirurgien
  5. Olive, Négresse, De jardin
  6. Clément, Nègre, Domestique d’office
  7. Alexis, Nègre, Domestique d’office
  8. Alexandre, Nègre, Gardien des bêtes à cornes
  9. Marie Ursule, Négresse , Blanchisseuse
  10. Charlotte, Négresse, Servante d’office
  11. Marie Rose, Négresse, Blanchisseuse
  12. Jean François, Nègre, Infirmier des officiers
  13. Geneviève, Négresse, Servante couturière
  14. Tonton, Nègre, Domestique des officiers
  15. Beaudy, Nègre, Domestique employé à la pharmacie
  16. Bonaventure, Nègre , Commandeur (Mari de Véronique)
  17. Veronique, Négresse, (Femme du commandeur Bonaventure)
  18. Berthe, Négresse, Servante couturière (Mère de Maxime)
  19. Maxime, (Fils de Berthe)
  20. Louisanne, Négresse, Servante couturière (Mère de Laurencine et Marie Claire)
  21. Laurencine, Négresse, (Fille de Louisanne)
  22. Marie Claire, (Fille de Louisanne)
  23. Douadu, Négresse, Servante infirmière
  24. Agathe, Négresse, Servante blanchisseuse
  25. Elisabeth, Servante couturière
  26. Dedenne, Servante couturière
  27. Marie Françoise, Servante couturière
  28. Marceline, Servante blanchisseuse
  29. Marie Joseph, Estropiée
  30. Rosette, Servante blanchisseuse
  31. Modeste, Domestique
  32. Caroline, Servante d’office
  33. Magdelonaite (sic), Servante d’office
  34. Jeanne Claire surnommée Petite négresse, Couturière
  35. Marie , Négresse, Servante blanchisseuse
  36. Thomas, Nègre, Employé au jardin
  37. Edouard, Nègre, Cuisinier
  38. Joseph, Nègre, Cuisinier
  39. Lindor, Nègre, Cuisinier
  40. Leopard, Nègre, Marmiton
  41. Fortuné, Nègre , Cuisinier des malades
  42. Gros Pital, Nègre, Cuisinier des malades
  43. Antoine, Nègre de terre Mine, Occupé au jardin
  44. Boissille , Nègre, Occupé au jardin
  45. Montauban, Nègre, Commandeur
  46. Joseph, Nègre, Domestique cambusier
  47. Joseph, Nègre, Charretier
  48. Celestin, Nègre, Estropié
  49. Toussaint, Nègre, Cuisinier
  50. Louis, Nègre, Boulanger
  51. Petit Laurent, Nègre, Infirmier
  52. Augustin, Nègre, Infirmier
  53. Zephir, Nègre, Apothicaire
  54. Baptiste, Nègre, Apothicaire
  55. Joseph, Apothicaire
  56. Adélaïde, Négresse, Employée au jardin
  57. Laurent, Nègre, Menuisier
  58. Baptiste, Nègre, Menuisier
  59. Joachim, Nègre, Menuisier
  60. Balthazar, Nègre, Menuisier
  61. Veuf, Nègre, Infirmier
  62. André, Nègre, Employé au jardin
  63. Mausiste, Nègre, Infirmier
  64. Celutu , Nègre, Bouteillier
  65. Angélique, Négresse, Employée au jardin
  66. Claire, Négresse, Employée au jardin
  67. Jerome, Nègre, Employé au jardin
  68. Gaspart, Nègre, Infirmier
  69. Didine, Négresse, Employée au jardin
  70. Catherine, Négresse, Employée au jardin
  71. Charles, Nègre, Employé au jardin
  72. Maximain, Nègre, Infirmier
  73. Lisette, Négresse, Servante couturière
  74. Jean Laurent, Nègre, Domestique d’office
  75. Petit Baptiste, Nègre, Domestique d’office
  76. Guymy, Nègre, Domestique d’infirmerie
  77. Joseph, Nègre, Employé au jardin
  78. Elie, Nègre,
  79. Alexis, Nègre, Domestique chasseur
  80. Marie Magdelaine, Négresse, Employée au jardin
  81. Cupidon, Nègre, Marin
  82. Moïse, Nègre, Matelassier de son métier

Lire les épisodes précédents :

 


Bibliographie

Bibliothèque nationale de France

  • Durand-Molard, Code de la Martinique, textes :
    n°293, 30 avril 1764, ordonnance du roi, portant Règlement pour l’exercice de la Chirurgie dans les différentes Colonies françaises de l’Amérique,
    n°426, 5 septembre 1769, arrêt du conseil souverain, Concernant les Chirurgiens, Apothicaires, droguistes et autres Distributeurs de Drogues,
    n°627, 25 décembre 1783, ordonnance général et intendant, concernant la Police générale des Nègres et Gens de couleur libres.

Archives nationales outre-mer

Base de données Esclavage en Martinique de Manioc

Iconographies

 

4 réflexions sur “L’Hôpital militaire de Fort-de-France #3/3 Des esclaves au service des malades (b)

  1. Bravo pour cette série d‘articles très enrichissants. Ce qui me donne quelques idées de recherche pour l‘une de mes ancêtres esclaves, provenant d‘une saisie au temps où la traite interdite, et qui fut mise en apprentissage comme couturière chez les Soeurs de l‘Hôpital. Et j‘ai beaucoup aimé le fait que vous listiez les noms de ces esclaves. 🙂

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